Jean-François Chermann : " Il y a tellement de commotions qui passent inaperçues... "

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Jean-François Chermann : " Il y a tellement de commotions qui passent inaperçues... "
Jean-François Chermann : " Il y a tellement de commotions qui passent inaperçues... "

L'annonce de Marc Dal Maso, qui souffre de la maladie de Parkinson, et celle d'un autre ancien joueur, Stéphane Delpuech, atteint d'une encéphalopathie post-traumatique, relance le débat autour des commotions cérébrales dans le rugby. Explication avec le neurologue Jean-François Chermann.

Inévitablement, les questions se multiplient après les annonces récentes des deux anciens premières lignes Marc Dal Maso et Stéphane Delpuech. La principale interpelle forcément : est-ce que les chocs à la tête, fréquents et violents dans le rugby, peuvent provoquer des séquelles graves sur le cerveau ? Le neurologue Jean-François Chermann nous explique notamment que les scientifiques n’ont pas assez de recul au sujet des rugbymen pour effectuer un lien direct entre maladie de Parkinson et rugby. Reste que, s’il a pris le problème à bras le corps, le rugby français ne va sans doute pas encore assez loin dans son traitement et sa prise en charge des commotions cérébrales. Explications.

Qu’est-ce que la maladie de Parkinson ?
C’est une maladie qui touche une structure du cerveau qui s’appelle la substance noire, et la substance noire c’est l’endroit où on fabrique la dopamine. Quand on manque de dopamine, on a un syndrome parkinsonien qui se caractérise par trois choses : l’akinésie, c'est-à-dire la perte des mouvements qui donne l’impression de ressembler à une statue ; la rigidité, au niveau des bras et des jambes ; et le tremblement, qui est un tremblement de repos c'est-à-dire que quand elle fait une action, la personne atteinte de la maladie de Parkinson ne tremble pas, et quand elle ne fait rien, elle tremble. Mais on n’a pas forcément ces trois symptômes ensemble. Il y a des formes de Parkinson non-tremblantes. Dans l’inconscient collectif, la maladie de Parkinson est évidemment tremblante, ce qui est faux. En tout cas, il y a d’une part la maladie de Parkinson et d’autre part ce qu’on appelle les syndromes parkinsoniens. En tant que neurologue, quand vous rencontrez un syndrome parkinsonien, il faut voir si c’est ou non une maladie de Parkinson. Si c’est une maladie de Parkinson, c’est bien neurodégénératif. Mais on ne connaît toujours pas la cause de la maladie de Parkinson. Les syndromes parkinsoniens, ce sont les choses qui ressemblent à la maladie de Parkinson mais qui n’en sont pas. Ce sont essentiellement des maladies qui touchent beaucoup d’autres structures que uniquement la substance noire. La différence clinique essentielle c’est que dans un cas, celui de la maladie de Parkinson, il y une bonne sensibilité à la dopamine alors que dans les autres syndromes parkinsoniens il y a beaucoup plus de structures touchées donc la dopamine est peu efficace ou beaucoup moins efficace.

Y’a-t-il des éléments scientifiques aujourd’hui pour dire que tel ou tel sport ou le fait de prendre des coups sur la tête provoque des maladies neurodégénératives ?
A priori, en ce qui concerne la boxe, on pense que oui. Il y a plus de maladies neurodégénératives chez les boxeurs. Il y a aussi plus de maladies neurodégénératives chez les joueurs de football américain. Chez les joueurs de rugby, a priori non il n’y a pas plus de maladies neurodégénératives. Des résultats récents d’études montrent que chez les joueurs retraités il n’y a pas d’augmentation du nombre de maladies neurodégénératives ni plus de maladies psychiatriques ou une baisse d’espérance de vie.

« Totalement hostile au protocole commotion qui est fait sur le terrain actuellement »

Est-ce parce qu’on n’a pas assez de recul sur le cas du rugby qu’on obtient ce résultat-là ?
Oui, tout à fait. Le rugby a changé, les conditions de jeu ne sont plus du tout les mêmes qu’avant, les morphologies ne sont plus les mêmes non plus et les temps de jeu sont plus longs avec des impacts plus forts. Est-ce que les commotions cérébrales répétées - comme il semblerait y en avoir plus qu’avant - peuvent favoriser la survenue de maladies neurodégénératives ? C’est la question qu’on se pose actuellement mais on ne pourra répondre à cette question que dans une vingtaine d’années probablement.

Comment alertez-vous les acteurs du rugby français sur cette question des commotions ?
J’ai été expert pour le rugby, je le suis maintenant pour le foot, pour la FFF, le PSG et le Comité olympique. Pour le rugby, j’ai écrit un livre qui a beaucoup déplu (ndlr : « K.-O., le dossier qui dérange » chez Stock en 2010). Je suis totalement hostile au protocole commotion qui est fait sur le terrain actuellement donc j’ai quitté le comité d’experts. Je continue de m’occuper du Stade Français et du Racing où j’ai mis en place un protocole commotion à 48 heures pour permettre d’autoriser à reprendre l’activité traumatique.

Pourquoi êtes-vous défavorable à l’actuel protocole commotion sur le terrain ?
Parce qu’il y a beaucoup trop de joueurs qui recommencent leur activité traumatique alors qu’ils ont été commotionnés. Le protocole n’est pas suffisamment sensible parce que les signes, dans un grand nombre de cas, surviennent non pas tout de suite mais bien après, c'est-à-dire le lendemain. Ce n’est pas parce que vous répondez bien aux questions que vous n’avez pas eu de commotion. Ce n’est pas parce que vous répondez bien aux questions et que vous réussissez des tests que la commotion a disparu, que votre cerveau a totalement cicatrisé et que vous pouvez reprendre des coups sur la tête. Il y a quand même une fragilité du cerveau et il y a des risques de second impact, notamment chez les jeunes. Il y a aussi des risques de comportements mimétiques, notamment dans le rugby amateur, qui font que beaucoup de joueurs imitent ce qu’ils voient à la télé et reviennent sur le terrain après ce protocole commotion qui est totalement faussement rassurant. On dit qu’avec ce protocole approuvé par des experts les joueurs peuvent reprendre en toute sécurité mais c’est totalement faux. Avant, les joueurs n’avaient pas ce protocole mais ils prenaient leurs responsabilités. Maintenant, sous couvert d’un protocole pseudo-scientifique on laisse des joueurs sur le terrain.

« S’il y a une suspicion de commotion le joueur sort et ne rentre pas de nouveau »

Avec le Stade Français et le Racing, avez-vous mis en place un autre protocole ?
Il y a deux protocoles dans le monde du rugby. Le protocole terrain et celui que j’ai mis en place avec le Stade Français et le Racing. Celui-ci a été généralisé à toute la Ligue nationale de rugby et va l’être pour tous les pays du monde. Il consiste à être vu par un neurologue à 48 heures quand il y a eu commotion ou suspicion de commotion pour voir si le joueur peut jouer le week-end suivant. Si tout va bien, le joueur reprend l’activité par paliers sous contrôle du médecin du club qui le revoit afin de contrôler les tests pré-saison qui avaient été faits. Si tout va bien lors de cette seconde consultation, on l’autorise à reprendre. Le rugby est le premier sport à faire un effort aussi important. Il avait beaucoup de retard sur la prise en charge des commotions quand j’ai commencé à travailler dessus mais depuis une dizaine d’années il a comblé énormément de retard. Et tout le travail qui est en train d’être mis en place avec la Ligue est extraordinaire. Mais le protocole effectué sur le terrain, moi je suis contre, c’est tout.

Vous souhaiteriez qu’un joueur sorte directement du terrain dès qu’il y a un choc à la tête, sans passer par le protocole terrain ?
C’est exactement ce qu’on fait pour le football maintenant. Le protocole UEFA c’est de dire : « l’arbitre arrête le match, le médecin rentre sur le terrain, s’il y a une suspicion de commotion le joueur sort et ne rentre pas de nouveau. » C’est ce que je préconise. Il y a tellement de commotions qui passent inaperçues… Si vous pensez qu’il y a une commotion, le joueur sort, point.

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