Jacques Garcia : le soleil du Champ de Bataille

le
1
EN IMAGES - Un superbe livre retrace l'incroyable entreprise du célèbre décorateur dans un des fleurons de l'architecture du Grand Siècle. Un véritable chef-d'?uvre qui marque l'aboutissement de vingt ans de passion et d'une vie de collectionneur. En exclusivité, visite guidée privée.

Cela se passait l'année dernière, un soir d'octobre, au château du Champ de Bataille. Jacques Garcia recevait ses amis pour fêter deux anniversaires qui lui tenaient particulièrement à c½ur: ses 65 ans, et les vingt années qu'il venait de passer dans cette illustre maison normande du XVIIe siècle à laquelle il a apporté plus que son lustre ducal d'autrefois: un faste princier. Il accueillait aussi ses amis - quelques centaines, tout de même - pour leur dévoiler sa dernière folie: un palais indien du XVIIIe siècle, qu'il avait fait démonter, transporter et remonter pierre par pierre au pied d'un lac artificiel d'un hectare.

Sous une pluie battante, la grande pluie normande que Barbey d'Aurevilly ou Maupassant évoquent dans leurs romans, Jacques Garcia recevait à sa manière, c'est-à-dire grandiose et amicale, comme Nicolas Fouquet ou Charles de Beistegui l'avaient fait avant lui. Une armée de domestiques en livrée XVIIIe prenait en charge les invités ; dans le salon d'Hercule (rebaptisé, depuis, le salon d'Apollon), un castrat chantait, accompagné d'un clavecin, et sa voix haut perchée dominait le fracas des bûches qui s'effondraient dans une somptueuse cheminée de marbre rouge ; sur la volée de marches descendant vers le parc, où l'on croisait des éléphants cornaqués par de véritables hindous, des centaines de quinquets éclairaient d'une flamme tremblante autant de bouquets de roses ; un peu plus loin, d'immenses braseros faisaient flamber la grande perspective vers le château depuis le canal bâti de toutes pièces par le propriétaire.

Le cocktail fut donné dans des écuries voûtées, décorées tels des wagons de l'Orient-Express, puisque l'étape suivante de ce voyage était ce palais indien, clou de la fête, alors baptisé pavillon de Jack Pür (il a changé deux ou trois fois de nom depuis, et s'appelle aujourd'hui le Pavillon des rêves). Le dîner fut servi sous une immense tente tendue de soie violette, décorée par une farandole de guirlandes de pétales de rose, et illuminée par une théorie de lustres en cristal alignés tels des grenadiers de l'Empire au garde-à-vous. Un peu plus tard, un feu d'artifice de blanc et d'or, les deux couleurs qu'aimait le Roi-Soleil, fut tiré, illuminant de sublimes ruines romantiques qui se reflétaient dans la pièce d'eau. Dans les fumées de la brume qui se dissipait, nombreux furent ceux qui crurent voir un tableau d'Hubert Robert...

Les décors du Costes et du Fouquet's, de la Mamounia et du Danieli, c'est lui

La discrétion interdit de mentionner le nom des invités de cette soirée, pour la plupart célèbres. Jacques Garcia ne souhaita pas «communiquer», comme on dit, sur cet événement. Rien ne filtra, ni dans la presse ni sur le web, de cette fête. Ce fut un plaisir secret et exquis. Car, ce soir-là, tous les hôtes du maître de maison eurent à la fois un sentiment et une certitude: celui d'avoir assisté à quelque chose de tout à fait extraordinaire, d'un goût extrême, mélange de faste et de simplicité, d'extravagance et de gentillesse, qui resterait à coup sûr dans les mémoires et dans les annales de la chronique mondaine. En partant, chacun pensait: «Il y a eu, au XXe siècle, le bal de Charles de Beistegui ; il y aura eu, au XXIe siècle, la soirée de Jacques Garcia!»

Ce long préambule en dit beaucoup sur la personnalité du propriétaire du Champ de Bataille. Et l'on comprend mieux pourquoi cet homme peut être jalousé, moqué, critiqué. C'est vrai, dans le petit milieu professionnel où il évolue, l'insolente réussite de Jacques Garcia éveille bien des aigreurs. Il faut dire que la critique ou la médisance sont aisées tant il en a fait, dans tous les sens du terme (on lui doit, entre autres, et rien qu'à Paris, la décoration du Costes, du Fouquet's, du Grand Café, de La Grande Armée, de Ladurée, de L'Avenue, de L'Esplanade, du Ruc, du Paris, du Royal Monceau, etc., mais aussi de La Mamounia à Marrakech, du NoMad à New York ou du Danieli à Venise, sans oublier de nombreuses demeures privées, dont la résidence parisienne du sultan de Brunei, qui représente quelque 6 000 m² place Vendôme, ou encore celles des d'Ornano, Bouygues, Mauboussin...). Pêle-mêle, on lui reproche d'aimer jusqu'à la déraison le Grand Siècle qui, c'est le moins que l'on puisse dire, jure avec le minimalisme en vogue aujourd'hui ; d'avoir remis au goût du jour le si décrié XIXe siècle, et en particulier d'avoir réintroduit dans les intérieurs contemporains les styles Empire et Napoléon III (ce qu'il appelle drôlement le «Nap III»), d'abuser des marbres et du bronze, du staff et des miroirs, des étoffes moirées et damassées, des plissés et des gansés. Bref, de surcharger ses atmosphères. «Trop n'est pas beau», assurent ses détracteurs.

«Au fond, il n'a pas inventé grand-chose, glisse un commissaire-priseur parisien réputé. C'est un décorateur, pas un créateur de formes, de lignes ou d'objets.» Un expert en mobilier XVIIIe nuance: «Il est très habile. Il a compris, par exemple, qu'une pièce bardée de tapisseries procure un superbe effet d'ensemble et que cela coûte infiniment moins cher que de la meubler ou de la décorer d'½uvres d'art. Si on le compare à Emilio Terry, Jacques Garcia est un vrai créatif, mais son problème, c'est que ses clients ne le sont pas.» Ce que dit, d'une autre manière, un grand marchand: «Presque toutes les difficultés de Garcia avec le petit monde de l'art viennent de ses rapports avec quelques historiens, en particulier Alexandre Gady, et avec certains conservateurs de musée. Par définition, les conservateurs et les historiens sont là pour conserver, alors que Garcia est là pour bousculer. Tout le malentendu vient de là!»

Une vie en forme de quête esthétique

D'autres le défendent mordicus, tel Roland de l'Espée, expert et président de la Société des amis de Versailles: «On dira ce que l'on veut, mais Jacques Garcia est un rempart contre la rupture du goût. En plus, il fait la promotion de nos Louis!» Ces petites polémiques ne doivent pas faire oublier l'essentiel: Jacques Garcia fait autorité dans son domaine de prédilection - le Grand Siècle. N'a-t-il pas été chargé du réaménagement et de la mise en scène des appartements royaux à Versailles (la grande exposition du mobilier d'argent, par exemple, c'est lui), ou encore de la muséographie du département des arts décoratifs des XVIIe et XVIIIe siècles au Louvre? Pour cet homme issu d'un milieu modeste, de tels titres sont des lettres de noblesse. Pour le propriétaire du Champ de Bataille, c'est la plus belle des cartes de visite.

Car, au-delà des centaines de chantiers effectués pour les autres, Jacques Garcia n'a vécu depuis vingt ans que pour et par le Champ de Bataille, cette monumentale bâtisse qu'il a rachetée au duc d'Harcourt, et à propos de laquelle La Varende écrivait: «Ici règne l'ampleur. Le décor n'intervient qu'après la déclaration de puissance.» Passion dévorante: Garcia lui a accordé tout son temps, y a englouti toute son énergie, les fortunes qu'il a gagnées, restaurant non seulement les lieux, mais les remeublant, avec une idée fixe: «Rassembler, dit-il, dans une collection de meubles et d'objets royaux ce que la Révolution française a dispersé.» Avec Patrick Pottier, son ami de c½ur, ils ont également entrepris de recréer 40 hectares de jardins d'après un dessin de Le Nôtre. Le résultat est tout simplement inouï, comme le montre le magnifique livre d'Alain Stella et Eric Sander. Et le simple énoncé de ces quelques chiffres donne le vertige: 5 millions de tonnes de terre déplacés, 60 000 buis, 10 000 charmilles, 35 000 ifs, 2 500 tilleuls plantés!

Après le vertige, c'est le tournis que l'on éprouve: à l'intérieur, on ne sait plus où regarder. Ce n'est pas que la perspective d'ensemble soit confuse, c'est que chaque chose mérite que l'on s'y arrête et qu'on l'observe avec attention. Ici, le faste n'est jamais de mauvais goût: il s'impose comme une évidence. Tous ces objets, tableaux, meubles, ½uvres d'art et éléments de décor, de provenances prestigieuses, parfois même royale, possèdent tant de force et de beauté qu'ils se renforcent les uns les autres, parvenant, contre toute attente, à coexister et à imposer une harmonie grandiose. Lautréamont évoquait la rencontre d'un parapluie et d'une machine à coudre pour illustrer sa conception de la beauté. Chez Jacques Garcia, la beauté naît de la rencontre d'un crocodile empaillé et d'un bronze du Bernin, des fiançailles d'une console Régence avec une armure de samouraï, du mariage d'un canal artificiel et d'une authentique prairie normande, le tout donnant naissance à un sublime jardin à la française, aujourd'hui classé. C'est cela, le style Garcia.

Il y a du Nicolas Fouquet en lui ; c'est aussi notre Louis II de Bavière

Alors qu'il mène une existence somme toute assez simple lorsqu'il est à Paris, dès qu'il arrive au Champ de Bataille, c'est la vie «grand genre». Le soir, il fait allumer une centaine de flambeaux, pique-cierges et autres candélabres, passe d'un salon à l'autre, déambule dans l'enfilade de 85 mètres de long qui traverse le grand appartement du premier étage, avant de dîner, avec Patrick et quelques amis, entouré de ses quatre lévriers nains - Tadzio, Livia, Rocco et Cenzo -, dans une vaisselle d'argent qui a appartenu à Talleyrand... Cet homme était né pour être servi: à l'âge de 14 ans, parce qu'il était déjà pressé de réussir et de s'imposer, il payait quelqu'un pour faire son lit afin de ne pas causer de peine à sa mère, qui ne supportait pas le désordre! Avant de parvenir aux fastes et aux splendeurs du Champ de Bataille, Garcia s'était, si l'on peut dire, fait la main sur deux autres somptueuses maisons: l'hôtel de Sagonne, rue des Tournelles, à Paris, et le château de Menou, dans le Nivernais, deux propriétés qu'il a été contraint de vendre pour pouvoir réaliser son grand projet normand.

Malin comme un singe, redoutable négociateur, très attachant, parce qu'il est généreux, qu'il aime les gens et qu'il est sensible à la poésie des caractères - ce n'est sans doute pas un hasard si, sur les centaines de tableaux accrochés aux murs du Champ de Bataille, presque tous représentent des personnages plutôt que des paysages ou des natures mortes: derrière chaque portrait, il y a un être humain, donc une histoire -, Jacques Garcia continue de former des projets. Il vient d'acquérir un monastère en Sicile, qu'il a entrepris de restaurer en respectant l'austérité du lieu et il rêve d'un château féodal du Vexin, qu'il a connu enfant, pour y marier mobilier Haute Epoque et ½uvres d'art contemporaines. On l'a compris: Jacques Garcia, c'est le Nicolas Fouquet d'aujourd'hui. C'est aussi notre Louis II de Bavière. Et, pour être tout à fait juste, il faut ajouter qu'il y a du Mazarin en lui - le cardinal collectionneur, celui qui, avant de mourir, se fit promener une dernière fois au milieu de ses richesses et déclara: «Et dire qu'il va falloir quitter tout cela!»

A une époque où, dans notre pays, toute réussite est devenue suspecte, la vie de Jacques Garcia est une incroyable success story à la française. Parti de rien, cet homme est aujourd'hui reconnu comme l'un des plus grands décorateurs au monde, capable, sans héritage et avec les seuls revenus tirés de son travail et de son intelligence, de restaurer, remeubler et entretenir l'une des dix plus belles demeures privées de France. On discerne parfois une forme de souffrance métaphysique dans sa quête de perfection esthétique. André Malraux aurait pu dire de Jacques Garcia qu'il est engagé dans le combat principal, primordial, le combat essentiel, celui qu'il nommait «la lutte avec l'ange», et qui n'est autre que le corps-à-corps avec la beauté - ou l'idée que l'on s'en fait.

Jacques Garcia: Vingt ans de passion. Le château du Champ de Bataille, texte d'Alain Stella, photographies d'Eric Sander. Flammarion, 400 pages, 95 ¤ (en librairie le 20 novembre).

Vous devez être membre pour ajouter des commentaires.
Devenez membre, ou connectez-vous.
  • M4847970 le dimanche 17 nov 2013 à 21:20

    Je connais Champ de Bataille de Garcia. Ce qu'il a fait et continue de faire est absolument prodigieux et je le félicite. Il va laisser là bas la plus grande trace, bien plus que les prédécesseurs de Champ de Bataille. Si vous y passez (Dpt EURE)n'hésitez pas à vous y arrêter, c'est absolument remarquable.