Il y a 70 ans, le premier journaliste sur les plages normandes

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IL Y A 70 ANS, LE PREMIER JOURNALISTE SUR LES PLAGES NORMANDES
IL Y A 70 ANS, LE PREMIER JOURNALISTE SUR LES PLAGES NORMANDES

PLAGES DE NORMANDIE (Reuters) - Il y a soixante-dix ans, le correspondant de Reuters Doon Campbell était le premier journaliste à débarquer sur les plages normandes et, à seulement 24 ans, le plus jeune correspondant de guerre britannique à couvrir l'assaut allié contre la 'Forteresse Europe'.

Il a travaillé pendant trente ans pour Reuters, couvrant de nombreux événements comme l'assassinat du Mahatma Gandhi en 1948. Il est mort en 2003, à l'âge de 83 ans.

Voici le récit du débarquement tel qu'il l'a vécu au matin du 6 juin 1944 et raconté dans son livre 'Magic Mistress ? A 30 year affair with Reuters', publié en 2000.

"Dans le lointain, notre zone de débarquement apparaît comme une tache teintée de noir et de brun. La péniche zigzague pendant les deux derniers milles, évitant les obus qui viennent maintenant à notre rencontre. Il y a des bateaux partout, un ou deux en feu ou en train de couler, d'autres heurtant des obstacles mal définis mais la plupart d'entre eux constituant une masse immense voguant dans la brume vers la côte normande.

"Pour les derniers mètres, les gaz sont mis à fond et à 09h06 nous atteignons Sword Beach. La rampe de débarquement abaissée est raide et glissante, je tombe dans l'eau qui m'arrive à la poitrine, au bord de la plage minée.

"Les commandos, le visage couvert de graisse de camouflage, foncent en avant. Je me démène. Mon paquetage est trempé, il me serre terriblement aux épaules, vraiment de quoi se noyer facilement. Encore un bond en avant, avec l'aide d'un caporal déjà dans l'eau, un costaud, et j'ai enfin pied.

"Devant nous, la plage. Un cimetière de sable où gisent des corps. Morts ou blessés sont éparpillés un peu partout, parfois avec une jambe ou un bras en moins. Le sable boit leur sang.

"Derrière moi, les obus des batteries côtières font s'élever d'immenses gerbes d'eau. Des petits bateaux se faufilent vers la plage et, plus loin, une armada de cuirassés, de croiseurs, de destroyers et de navires de soutien pilonne la côte pour paralyser les défenses adverses.

"Inutile de chercher à remonter la plage par petits bonds avec les commandos, dont beaucoup sont équipés de bicyclettes pliables. Pour moi, chaque pas est un effort terrible sous le poids de mon paquetage qui me brise le dos.

"Trempé, j'ai l'impression de peser une tonne. Pendant que les commandos poursuivent leur avance et se mettent à couvert dans les bois qui bordent la plage, je me traîne à l'abri du mur d'un jardin et traverse un chemin creux jusqu'à un champ où je m'affale dans un fossé, à environ 200 yards (180 m) de la plage. Des blessés sont avec moi.

"Dans ce fossé, nous luttons pour notre survie, griffant le sol détrempé où nous voudrions nous creuser un abri pour être moins exposés aux tirs incessants des canons et des mortiers.

"A chaque projectile qui tombe près de nous, nous sommes couverts de terre et l'eau traverse nos uniformes. Mais nous remercions Dieu d'être dans ce fossé boueux.

"A chaque accalmie, je me démène pour tenter de me débarrasser de mon paquetage. Quand finalement j'y arrive, j'en retire discrètement ma machine à écrire, qui est intacte.

"Je prends aussi une feuille de papier et commence à taper sur le clavier. Mais c'est sans espoir: à chaque fois que j'essaie de rédiger ma dépêche, un obus de mortier explose à quelques mètres ou frappe le bord du fossé. Le clavier se couvre de terre, les touches se bloquent. J'arrache alors une page à un cahier d'écolier et j'écris quelques lignes qui commencent ainsi: 'dans un fossé, à 200 yards à l'intérieur des côtes normandes'. Ces quelques lignes ne parviendront jamais à Reuters.

"Abandonnant le fossé, je me glisse par petits bonds jusqu'à la plage, parfois je rampe, je me relève quand je me dis que les Allemands sont peut-être en train de recharger leurs pièces... Un officier de marine, qui fait la navette entre la Normandie et la côte anglaise, accepte de prendre mes petits bouts de papier tout crasseux pour les remettre à l'agence. Je lui donne cinq livres. Je ne l'ai jamais revu."

(Guy Kerivel pour le service français)

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