Gallois, un rapport de plus sur la compétitivité?

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par Emmanuel Jarry

PARIS (Reuters) - Attendu comme un oracle, le rapport sur la compétitivité des entreprises françaises, que l'ex-PDG de la SNCF et d'EADS Louis Gallois rend lundi, est censé ouvrir un nouveau chantier. Mais le gouvernement ne dispose que de moyens extrêmement réduits.

Un premier train de mesures a illustré cet été la volonté du président François Hollande de tenir ses engagements électoraux, dont l'abrogation de la "TVA sociale" votée par la majorité sortante. Puis, l'élaboration du projet de budget 2013 a été centrée sur l'objectif de déficits publics ramenés à 3% du PIB.

Mardi, après un séminaire gouvernemental, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault dira comment il entend remédier au déficit de compétitivité qui plombe la balance commerciale de la France et y attise la désindustrialisation -environ deux millions d'emplois industriels perdus en 30 ans.

Or les deux premières séquences, qui se traduiront par un "choc fiscal" d'une trentaine de milliards d'euros pour les ménages et les entreprises en 2013, privent le gouvernement des marges de manoeuvre qui auraient facilité la troisième.

"On ne peut pas en même temps redresser les finances publiques et faire un choc de compétitivité" -un transfert massif et immédiat de cotisations sociales patronales sur l'impôt- admet-on de source gouvernementale.

Dans ce contexte, le rapport Gallois, objet de polémiques avant même sa publication retardée de trois semaines, risque de n'apparaître que comme un rapport de plus sur le sujet.

François Hollande n'a-t-il pas dit le 19 octobre à Bruxelles qu'il engageait son seul auteur? Avant d'assurer cependant que le gouvernement en retiendrait "sûrement beaucoup d'éléments".

"Nous n'avons pas besoin d'un rapport supplémentaire sur la compétitivité. Nous en avons plein nos bibliothèques", juge l'économiste Elie Cohen, professeur à l'Institut de Sciences Politiques de Paris. "Je n'attends rien de ce rapport."

L'ALLEMAGNE, MODÈLE OU MIRAGE?

"Louis Gallois va enfoncer le clou et faire la synthèse de tout ce qui s'écrit depuis dix ans", parie pour sa part Denis Ferrand, directeur général de l'institut COE-Rexecode, réputé proche des milieux d'affaires.

Le diagnostic est effectivement connu et assez largement partagé: l'économie française en général (services compris) pâtit d'un coût du travail supérieur, par exemple, à celui de l'Allemagne. Mais le déficit de compétitivité de la France ne saurait se réduire à la "compétitivité-prix".

Les pertes de parts de marché de l'industrie française sont largement dues à la "compétitivité hors coût" -qualité et gamme des produits, recherche, innovation, formation et qualification des salariés, accès au crédit des entreprises (en particulier des PME), structuration en filières, plus ou moins grande stabilité des règles juridiques et fiscales, etc.

Autant de domaines dans lesquelles la France n'a cessé de perdre du terrain ces dernières décennies et dans lesquels l'Allemagne, au contraire, excelle, tandis que l'Espagne regagne des parts de marché à force de sacrifices.

Il n'est pas question pour autant de transposer à la France un "modèle" allemand qui s'appuie sur des traditions et une culture très différentes et a mis dix ans à porter ses fruits, estiment tant le gouvernement que les experts de tous bords.

"Pour combler leur retard en termes de coûts, les Allemands on pu pratiquer une politique de modération salariale en échange du maintien de l'emploi", explique ainsi l'économiste Lionel Fontagné. "En France, c'est un type de négociation collective beaucoup plus difficile à conduire."

Les propositions de remèdes sont pourtant pratiquement toutes sur la table et se retrouvent, à quelques nuances près, dans tous les rapports, dans les propositions patronales comme dans celles d'économistes proches du pouvoir socialiste. Seuls varient le dosage et l'ordre des facteurs.

"CHOC" OU "TRAJECTOIRE"?

Du côté des chefs d'entreprises, qui ont fait monter la pression par le biais du Medef ou de l'Association française des entreprises privées, priorité est donnée à une réduction massive des charges sociales patronales.

Hormis un nouvel effort d'économies de l'Etat, les possibilités de transfert de ces charges se résument à la TVA, à la contribution sociale généralisée (CSG), à une éventuelle fiscalité écologique ou à un panachage de ces prélèvements.

"La montée en gamme est une réponse de long terme", souligne Denis Ferrand, pour qui l'urgence est de redonner des moyens d'investir à des entreprises qui ont dû compresser leurs marges pour tenter de préserver leurs parts de marché.

Pour Lionel Fontagné, c'est "un pari sur le fait que les entreprises profiteront de ce supplément de marge pour investir" mais ce n'est qu'une "solution temporaire".

"A plus long terme, il faut une politique ambitieuse en termes de qualité, de gamme de produits, d'innovation", estime ce professeur de l'Ecole d'économie de Paris.

A en croire des fuites répercutées par Le Figaro, Louis Gallois, qui plaidait en juillet pour un "choc" de 30 à 50 milliards d'euros de baisses de charges, envisagerait maintenant un transfert de 30 milliards sur deux ou trois ans.

Mais le commissaire général à l'investissement ne s'en tient pas à cette seule question et aborde la compétitivité sous tous ses aspects, insiste-t-on au gouvernement.

Celui-ci a déjà tranché contre le "choc" réclamé par les chefs d'entreprises et pour une "trajectoire" plus progressive - "Nous allons proposer aux Français un pacte de compétitivité", expliquait mercredi le ministre de l'Economie, Pierre Moscovici. "Un choc ça traumatise alors qu'un pacte ça rassemble."

RENDEZ-VOUS EN JANVIER?

Les orientations qu'annoncera mardi Jean-Marc Ayrault devraient porter surtout sur la compétitivité "hors-coût", que la nouvelle Banque publique d'investissement et l'extension du crédit-impôt recherche sont déjà censées contribuer à améliorer.

Les décisions sur le coût du travail attendront le début de l'année prochaine, après un rapport du nouveau Haut conseil sur le financement de la protection sociale, attendu en janvier.

"Le gouvernement tranchera à ce moment-là", précisait récemment le ministre du Travail, Michel Sapin, un des adversaires, au gouvernement, d'une hausse de TVA ou de CSG.

Ce décalage a l'avantage d'éviter de "polluer" par un sujet hyper-sensible les négociations en cours entre les partenaires sociaux sur la réforme du marché du travail.

Mais il donne aussi plus de temps à François Hollande et à Jean-Marc Ayrault pour accorder au sein du gouvernement et dans la majorité des violons quelque peu discordants.

Si un transfert de cotisations patronales est retenu, il sera en tout état de cause étalé sur plusieurs années, voire la durée du quinquennat, ont-ils d'ores et déjà averti.

Le gouvernement pourrait alors recourir à un "cocktail" de prélèvements -CSG, taxe écologique et TVA ciblée, par exemple une hausse de la TVA réduite sur la restauration.

Pour le "choc de compétitivité", estime Elie Cohen, "il faudra attendre un deuxième moment, qui viendra à mon avis l'année prochaine, quand la crise sera encore plus manifeste."

Edité par Yves Clarisse

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