François Hollande a bousculé le logiciel économique du PS

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FRANÇOIS HOLLANDE BOUSCULE LES FONDAMENTAUX ÉCONOMIQUES DU PS
FRANÇOIS HOLLANDE BOUSCULE LES FONDAMENTAUX ÉCONOMIQUES DU PS

par Julien Ponthus

PARIS (Reuters) - En une année d'exercice du pouvoir, François Hollande a bousculé nombre de fondamentaux idéologiques du Parti socialiste en orientant sa politique économique vers un "socialisme de l'offre" à mesure que la crise s'intensifiait.

"Révolution copernicienne" pour le ministre des Finances Pierre Moscovici, "nouveau modèle français" pour le Premier ministre Jean-Marc Ayrault, la rupture engagée par l'équipe présidentielle est intervenue en novembre à l'occasion du Pacte de compétitivité inspiré par l'industriel Louis Gallois.

La thématique de la compétitivité, totalement absente de sa campagne présidentielle victorieuse, est alors devenue l'un des socles de la politique du président, quitte à reprendre à son compte un avatar de la "TVA sociale" lancée par Nicolas Sarkozy.

Le candidat Hollande avait pourtant critiqué cette mesure qui prévoyait de soulager les entreprises d'une partie de leurs charges via une augmentation de la TVA, l'impôt le plus injuste aux yeux de la gauche car il affecte surtout les plus modestes.

Il a admis tard, et seulement une fois arrivé au pouvoir, que le coût du travail posait problème en France.

Une fois le diagnostic posé, il n'a pas hésité à reprendre le principe d'une hausse de la TVA pour financer une partie du Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE), ce qui a fait grincer des dents dans son camp.

Cumulé aux économies budgétaires décidées pour atteindre les 20 milliards d'euros nécessaires pour financer le CICE, ce transfert de richesse des consommateurs et de l'Etat vers les entreprises -sans contreparties exigées en termes d'emplois- se heurte au credo traditionnel de la gauche: relancer l'économie par la consommation et la demande.

"VULGATE KEYNÉSIENNE"

"Le PS s'est calibré idéologiquement sur ce que j'appelle la vulgate keynésienne", explique l'économiste Elie Cohen, pour qui l'aile gauche du PS reste toujours tentée par "l'autre politique" et refuse la réduction de la dépense publique à marche forcée engagée pour résorber les déficits.

"Ce que les socialistes ont retenu de Keynes depuis 1945, c'est l'intervention de l'Etat et le rôle de la dépense publique pour la stimulation permanente de l'activité économique, le soutien de la demande", note le chercheur, qui s'amuse du "culot" avec lequel François Hollande a rompu avec "le modèle canonique de la politique économique du Parti socialiste".

La nouvelle rhétorique à l'Elysée s'inspire du courant social-démocrate incarné par l'ancien ministre des Finances Jacques Delors au PS, l'un des mentors du président français.

"L'important, c'est que les entreprises puissent augmenter leurs marges", dit un conseiller de François Hollande chargé de faire le service après-vente du CICE.

François Hollande a de fait progressivement adopté un ton plus favorable aux entreprises à mesure que les mois passaient.

Après avoir pendant la campagne défendu une politique de relocalisation des usines par la mise en place de barrières douanières environnementales ou sociales pour protéger l'industrie française, le président a radicalement changé de discours lors de sa visite d'Etat en Chine fin avril.

AMADOUER LES "PIGEONS"

Se faisant l'avocat du libre-échange pour doper l'économie française, il a fait à Pékin le pari de miser sur une hausse significative des exportations françaises et donc l'emploi par le biais de l'ouverture du marché chinois plutôt que de réclamer une baisse des importations chinoises.

De façon contre-intuitive pour un militant socialiste, le président s'est fait le champion de l'investissement des entreprises françaises en Chine.

De même, il a fait lundi lors des Assises de l'entreprenariat l'éloge de l'esprit d'entreprise, appelant même l'Education nationale à y sensibiliser les enfants.

Des mesures fiscales visant à amadouer "les pigeons", ces patrons de start-ups qui s'étaient révoltés en octobre contre les projets fiscaux du gouvernement, y ont été annoncées.

Interrogé sur la compatibilité de son discours avec les valeurs de la gauche, le président s'est voulu pragmatique.

"A un moment, il faut faire les choses, elles ne sont parfois ni de droite ni de gauche", confiait-il récemment.

Le but est bien d'afficher un nouveau langage, comme en témoigne aussi le refus d'une loi d'amnistie pour les syndicalistes auteurs de délits, un texte voulu par la gauche de la gauche mais finalement rejeté par François Hollande.

"Ce qui me semble nouveau, c'est quand même que la gauche adopte un discours sur l'entreprenariat, sur la figure de l'entrepreneur, qui est un discours très positif dans lequel on reconnaît le rôle de l'entrepreneur dans la société", explique un conseiller de l'Elysée.

"L'AUTRE POLITIQUE"

L'écart idéologique avec l'aile gauche du Parti socialiste est illustré par le plan de relance par la consommation concocté par Marie-Noëlle Lienemann, une politique mise en place par François Mitterrand en 1981 avant d'être abandonnée deux ans et trois dévaluations plus tard.

"On ne peut pas tout miser sur la compétitivité", juge la sénatrice de Paris, qui fustige "l'ordolibéralisme allemand". Cet angle d'attaque est largement utilisé par certains membres du PS, qui ont fait de la chancelière allemande Angela Merkel le bouc émissaire des difficultés économiques de la France.

Très écouté par le chef de l'Etat, Bernard Poignant n'est pas tendre avec les tenants de "l'autre politique", une expression qui fleure bon, selon lui, "la nostalgie de 1981".

"L'autre politique, c'est augmenter la dépense publique, de l'Etat comme des collectivités locales, de la sécurité sociale comme de l'assurance chômage", écrit sur son blog l'élu breton pour qui les conséquences seraient désastreuses.

"Il y a là deux solutions: augmenter massivement les impôts et pas seulement ceux des riches, mais les avocats de cette nouvelle politique se gardent bien de le dire. Ou alors emprunter encore davantage", ajoute-t-il.

D'autres socialistes assument le virage social-démocrate.

"Nous sommes, nous les socialistes français, des sociaux- démocrates (?) il faut que la gauche se débarrasse de la pesanteur exagérée d'une gauche activiste qui va dans le mur", a dit jeudi sur Europe 1 le député de Paris Jean-Marie Le Guen.

François Hollande et Jean-Marc Ayrault ont pour l'heure exclu tout relâchement budgétaire et désavoué les attaques contre la chancelière allemande, de la même manière qu'ils avaient fin 2012 fait face aux critiques de leur gestion de restructuration de l'aciérie de Florange.

Après plusieurs semaines pendant lesquelles le président avait semblé ouvert à la nationalisation du site défendue par le ministre du Redressement productif, le retour au réalisme économique fut brutal.

Arnaud Montebourg a été sèchement désavoué au profit d'un accord sur l'emploi avec le groupe ArcelorMittal qui obtenait implicitement du même coup le feu vert pour fermer ses derniers hauts-fourneaux lorrains.

Le mot "nationalisation" avait suscité de vifs espoirs en Moselle, d'où une "déception terrible" pour les salariés de Florange mais aussi pour une partie des députés socialistes, concédait à l'époque leur patron à l'Assemblée Bruno Le Roux.

MÉTHODE SOCIAL-DÉMOCRATE

D'autres réformes ont provoqué une fracture idéologique à gauche, notamment la réforme du marché du travail.

Le gouvernement a agacé plus d'un parlementaire de la majorité en interdisant tout amendement non conforme à l'esprit d'un texte négocié entre le patronat et les centrales syndicales réformistes qui se voulait le produit de la concertation.

Ce texte permet aux entreprises de négocier des baisses de salaires en échange d'un maintien des effectifs, ce qui a divisé à gauche, où les opposants à cette réforme à l'allemande y voient une régression du droit du travail.

Comme un symbole, les centrales qui avaient défilé unies il y a un an contre Nicolas Sarkozy, ont battu le pavé en ordre dispersé le 1er mai 2013.

D'autres réformes pourraient encore contribuer à accentuer la rupture, comme celle des retraites dont François Hollande a déjà prévenu qu'elle entraînerait inéluctablement une augmentation de la durée de cotisation.

Mais encore vierge de résultats sur le front de l'emploi, le chef de l'Etat court ainsi le risque de se séparer de son dernier socle d'appui dans l'opinion: une base socialiste encore fidèle mais déboussolée par sa politique économique.

Avec le service France, édité par Yves Clarisse

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