Fous de châteaux

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Ils consacrent leur temps, leur énergie et leur ­argent à restaurer des monuments historiques. Rencontre avec des ­propriétaires pour qui la vie de château rime avec passion.

C'est un club étrange et confidentiel. On y parle enduits, patines, mâchicoulis, échauguettes et chemins de ronde, parcs à l'anglaise et jardins à la française. On y échange des tuyaux, des adresses, et l'on y rêve parfois de telle ou telle forteresse médiévale à vendre dans le Luberon ou sur les bords de l'Allier. «Mais non, il faut résister!», se disent-ils au fond d'eux-mêmes... avant que l'un d'eux ne succombe à la tentation. A nouveau! Les membres de ce club sont en effet déjà tous propriétaires d'un, deux, voire trois châteaux. D'où le nom qu'ils ont choisi pour baptiser leur amicale association: Cadet Rousselle ! Parmi eux, des personnalités aussi diverses que le décorateur Jacques Garcia, l'imitateur Yves Lecoq, Michel et Jacques Guyot, fous de châteaux depuis trente-cinq ans, le producteur de télévision Jean-Louis Remilleux qui, après avoir revendu le château de Groussay (ancienne propriété des Beistegui), a craqué, en janvier 2012, pour celui de Digoine, en Bourgogne. Sans oublier Eve Ruggieri, amoureuse depuis quarante ans du château de Beaumont, dans le Gers. Une demeure qui, au départ, n'avait ni toit, ni eau, ni fenêtres, ni électricité. «De toutes mes folies, c'est celle qui m'apporte le plus de plaisir et de soucis, confie cette châtelaine à la voix divine. J'ai élevé cette maison, je l'ai vue grandir, comme un enfant. Parfois, il m'arrive de lui parler, comme à une personne.»

Tout a commencé en 1997, au Travellers, sur les Champs-Elysées: Claude Aguttes, commissaire-priseur bien connu des amateurs de meubles rares, avait convié autour d'un verre quelques amis et connaissances chez lesquels il avait décelé une pathologie qui le dévore lui-même depuis déjà plusieurs années: la passion des châteaux. Aguttes est un multirécidiviste. Outre le château de Blanzat, acquis il y a trois décennies, qu'il habite et où il aime réunir ses 22 petits-enfants, il a été pris, en 2003, d'un véritable «coup de folie»: le même mois, il s'offrait deux autres monuments historiques, en ruine. Le château de La Prune-au-Pot (payé 60 000 euros) dans le Berry, et Tournoël (300 000 euros), un superbe château fort, inhabité depuis 1600, dominant fièrement la ville de Volvic. C'est sur ce dernier qu'il a concentré tous ses efforts, y compris financiers (1,5 million d'euros de travaux). «Ce château m'émeut, il me fait même totalement vibrer, confie le commissaire-priseur. Quand je grimpe au sommet de la grande tour, construite en l'an 1000, je m'échappe complètement des contingences matérielles et des difficultés du moment. C'est là que je me réfugie, quand je dois prendre des décisions importantes.»

Le commissaire-priseur Claude Aguttes a craqué, il y a dix ans, pour le château de Tournoël.
Le commissaire-priseur Claude Aguttes a craqué, il y a dix ans, pour le château de Tournoël. Crédits photo :

En créant le club Cadet Rousselle, Claude Aguttes avait une ambition: rassembler des châtelains passionnés et heureux de l'être, comme lui. Objectif: convaincre d'autres personnes fortunées de s'acheter à leur tour un château à retaper plutôt qu'un troisième yacht! Et tenter de sauver ainsi une partie du patrimoine français, composé de 45 000 monuments historiques, dont 12 000 sont privés. Exit les héritiers pleurnichards, ceux qui subissent leur sort en se lamentant sans cesse de leurs toitures à refaire et des plomberies qui gèlent en hiver. Il fallait trouver des poètes, des esthètes, des artistes, des entrepreneurs qui puissent témoigner du bonheur de restaurer un monument en péril, sans trop s'appesantir sur le coût de l'opération, souvent terrifiant malgré les aides (de plus en plus rares) des pouvoirs publics et la possibilité, pour les propriétaires de monuments historiques, de déduire leurs dépenses de leur revenu imposable dès lors qu'ils ouvrent leur propriété aux visiteurs. «Tout ce que je gagne, je l'engloutis dans mes châteaux», confie l'humoriste star des «Guignols de l'info», Yves Lecoq: propriétaire du château de Villiers-le-Bâcle (Essonne), où il réside et qu'il loue parfois pour des tournages (Ridicule, ou plus récemment Fais pas ci, fais pas ça), il possède également celui de Chambes, en Charente, celui de Suzanne, en Picardie, ainsi qu'une splendide maison forte médiévale en Ardèche, dont le toit a brûlé cet été à la suite d'un orage. Malédiction: il venait d'être refait! La vie de château ne réserve pas que de bonnes surprises...

Yves Lecoq s'arrêtera-t-il en si bon chemin? «Chaque mois, on me propose un nouveau château à acheter», s'amuse-t-il. Pour l'ancien antiquaire qu'il est, la vie de château s'apparente à une sorte de quête esthétique, tout comme pour Jacques Garcia ou Kristen Van Riel. En janvier 2000, cet avocat internationnal, ancien patron de Sotheby's et exécutaire testamentaire des héritiers du banquier Edouard Stern (assassiné en Suisse) est devenu le propriétaire du château de Saint-Aubin, un ensemble architectural classique du XVIIIe siècle qu'il restaure à grands frais. «J'ai d'emblée été séduit par le rationalisme, l'élégance et la symétrie de cette construction, qui correspond à l'idéal de mon goût pour les Arts décoratifs de la fin du XVIIIe siècle», explique-t-il pour justifier son coup de foudre.

On est loin du cliché de la famille d'aristos fauchés réfugiée dans son château, décrite de façon caricaturale - mais tellement drôle - par Philippe de Broca dans Le Diable par la queue (avec Yves Montand et Jean-Pierre Marielle). Le château de Fléchères, où fut tourné ce film en 1969, appartient d'ailleurs aujourd'hui à deux membres de Cadet Rousselle, Marc Simonet-Lenglart et Pierre-Albert Almendros, également propriétaires, avec leur amie Anne-Marie Joly, du château de Cormatin, en Bourgogne. Une magnifique demeure du XVIIe, classée monument historique depuis 1862, où Richelieu dormit et où Lamartine rédigea son programme politique, en 1847. Il y a trente ans, Cormatin, sans eau, sans électricité, rongé par les affres du temps, sombrait dans l'oubli. Ils ne se sont pas contentés de le sauver ; ils en ont fait un centre de profit qui, avec ses 60 000 visiteurs annuels, génère des recettes couvrant une partie des frais. «Chaque année, les dépenses de fonctionnement se chiffrent à 180 000 euros à Cormatin (salaires des jardiniers et des guides, impôts fonciers, assurances, entretien courant du monument...) et 80 000 euros à Fléchères ; les remboursements d'emprunts à environ 50 000 euros pour les deux châteaux, détaille Marc Simonet-Lenglart. Les recettes atteignant 460 000 euros, il reste 150 000 euros pour vivre nous-mêmes et pour les gros travaux de toiture, restauration de fresques, etc. C'est peu pour deux grands monuments historiques où les travaux sont toujours beaucoup plus chers, compte tenu de la hauteur des toits, de l'épaisseur des murs à percer, de la grandeur des pièces et des prescriptions des architectes en chef!»

S'offrir une parenthèse de rêve, inscrire son nom dans une continuité historique

Le genre de problèmes que connaît sur le bout des doigts Jean-Michel de Rocquigny. Il y a dix-huit ans, cet avocat de 58 ans, qui exerce à Riom, a craqué pour le château de Villemont, une énorme bâtisse du XVIIIe siècle perdue au milieu des bois, entre Moulins et Clermont-Ferrand, totalement abandonnée à la suite d'un incendie. Des arbres avaient poussé dans la cour d'honneur, qui recouvre près d'un hectare! Année après année, Jean-Michel de Rocquigny a entrepris de redonner vie à cette maison entièrement classée depuis 2012, sans jamais pourvoir y dormir avec sa femme et ses quatre enfants: il n'y a toujours pas de toit sur le logis principal! Avec un budget annuel d'environ 100 000 euros, il en a encore pour une bonne trentaine d'années de travaux devant lui! «Ce n'est pas une maison de famille, c'est plutôt une danseuse, reconnaît-il. Il y a des gens qui chassent, qui jouent au golf, qui ont des maîtresses... Moi, ce sont les cailloux! C'est un très bon fil auquel s'accrocher. On se sent utile quand on réussit à mettre un toit là où il n'y en avait plus, qu'on évite à un mur de s'effondrer. Avec ce genre de projet, vous pouvez rêver un peu.»

Michel Guyot a racheté en 1979, avec son frère Jacques, le château de Saint-Fargeau.
Michel Guyot a racheté en 1979, avec son frère Jacques, le château de Saint-Fargeau. Crédits photo :

Un rêve coûteux. Mais c'est le prix que certains sont prêts à payer pour assouvir leur passion. «Nous avons tous besoin de nous raconter des histoires pour échapper à la banalité du quotidien, de donner du sens à notre existence en nous engageant dans une action qui nous dépasse, analyse le sociologue Jean-Claude Kaufmann, chercheur au CNRS. Avec ces passionnés de châteaux, l'histoire devient un conte de fées d'autant plus séduisant que l'on va laisser une trace, une marque dans la pierre. Quelque part, il y a chez eux le désir d'exister au-delà de la mort.»

Les années passent, mais le château demeure un symbole fort de pouvoir et de domination sociale. Il est frappant de voir certains hommes ou femmes, parvenus à un certain niveau de réussite, s'empresser d'acquérir un château. Comme s'ils voulaient s'acheter un passé, une légitimité, une patine de meilleur aloi que le côté clinquant de leur réussite financière trop récente. Une manière aussi de graver dans la pierre leur réussite sociale? Dans une France qui promeut l'égalitarisme et où les riches sont vite montrés du doigt, aspirer au statut honni de châtelain relève presque de l'héroïsme! «Il y a deux sortes de gens, explique Kristen Van Riel. Ceux qui pensent que je suis un horrible châtelain et que, parce que j'ai de l'argent, j'ai évidemment plusieurs comptes en Suisse ; et les autres, qui considèrent que j'ai sauvé Saint-Aubin.»

Ce statut de châtelain peut vite devenir encombrant pour un homme politique ayant quelques ambitions. «Quand on prétend faire de la politique, on s'arrange pour ne pas avoir de château, sauf s'il est dans la famille depuis au moins Louis XV!», avait ainsi lancé Georges Pompidou à Jacques Chirac qui, jeune secrétaire d'Etat aux Finances dans le gouvernement Couve de Murville, venait d'acquérir le château de Bity, en Corrèze. En s'exposant cet été en pleine page du magazine Paris Match, en famille dans son château sarthois, François Fillon aurait-il voulu désamorcer la bombe le plus tôt possible avant l'élection présidentielle?

Mais nombre de sauveurs de châteaux ne se voient guère comme des châtelains. Pas question non plus, pour eux, de jouer les bourgeois gentilshommes en singeant les manières et le mode de vie de l'aristocratie. Tous préfèrent l'étiquette, beaucoup plus politiquement correcte, d'ouvriers du patrimoine. «Nous ne gérons pas nos châteaux comme pourrait le faire l'émir du Qatar, plaisante Jacques Guyot. Les visiteurs voient bien que nous nous sommes retroussés les manches.» Après avoir racheté le château de Saint-Fargeau en 1979 (avec son frère Michel), Jacques Guyot est maintenant propriétaire de trois autres châteaux (Bridoire, La Ferté-Saint-Aubin et Landal), qu'il gère avec le dynamisme d'un entrepreneur du tourisme, les ouvrant très largement au public «pour que chacun s'y sente un peu comme chez lui». Un château pour tous en quelque sorte.

«Un jour, François Mitterrand est venu à Cormatin alors qu'il revenait de la Roche de Solutré, et il m'a demandé, non sans une pointe d'ironie, si je me sentais devenir châtelain, raconte Marc Simonet-Lenglart. Je lui ai répondu ceci: "Oui, je me sens châtelain dans la mesure où je fais de plus en plus corps avec cette maison. Je suis vraiment marié avec elle. Mais vous pouvez être tranquille, Monsieur le Président: tant que je passerai la serpillière le matin, je ne me prendrai pas pour un grand seigneur!"»

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