Football: l'INF apprend d'abord à jouer avec la tête

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LE TRIPLE PROJET DE L'INF
LE TRIPLE PROJET DE L'INF

par Gregory Blachier

CLAIREFONTAINE, Yvelines (Reuters) - Le mental et l'éducation sont plus importants que jamais dans la formation des jeunes footballeurs parce qu'ils leur permettront de digérer le succès comme l'échec, estime Gérard Prêcheur, le directeur de l'Institut national du football (INF).

Le technicien de 53 ans, qui a pris les rênes du prestigieux pôle francilien il y a trois ans, se considère autant éducateur qu'entraîneur et voit bien au-delà de la simple formation au jeu, comme il l'explique dans un entretien à Reuters.

"On a un triple projet: éducatif, scolaire et sportif", résume-t-il.

Dans les installations du Centre technique national de Clairefontaine (Yvelines), où se réunissent les Bleus de Didier Deschamps lorsqu'ils jouent en France, Gérard Prêcheur et son équipe encadrent chaque année 25 jeunes âgés de 13 à 15 ans.

L'INF est la vitrine des 15 pôles Espoirs de la Fédération française de football (FFF), dont la vocation est de préparer les adolescents à intégrer le centre de formation d'un club professionnel. Mais pas seulement, à écouter son directeur.

"Bien sûr, le sportif est important. C'est la raison pour laquelle nos jeunes viennent", reconnaît ce technicien attaché à un football de possession et de maîtrise technique, parce que ces qualités s'exportent ensuite dans tous les plans de jeu.

"Mais le premier projet, c'est l'éducation. Il faut que l'INF soit une bonne expérience sur le plan humain, des valeurs qui se résument à deux mots, l'exigence et le respect, et qui vont leur servir pendant leur vie entière."

"L'autre projet, c'est le scolaire. Il est capital pour qu'ils soient bien dans leurs baskets, qu'ils puissent exprimer toutes leurs potentialités", poursuit-il. "Il faut aussi être honnête avec eux, avec les parents: la grande majorité de nos jeunes ne seront pas professionnels."

"POSSIBILITÉ DE REPARTIR"

Ce constat est au coeur de la réflexion menée à l'INF, une structure "privilégiée" qui pioche depuis une vingtaine d'années dans le riche réservoir de l'Île-de-France et a vu passer William Gallas, Thierry Henry, Abou Diaby ou Blaise Matuidi.

Gérard Prêcheur sait disposer d'un vivier sans équivalent et se félicite que la réussite au plus haut niveau des joueurs passés à l'INF soit plus élevée que la moyenne, "40% à 50%".

Mais les autres, comme neuf jeunes en formation sur dix entre 15 et 18 ans dans l'un des 33 centres de formation des clubs, devront se construire autrement que crampons aux pieds. Donc être mis dans les meilleures dispositions pour y arriver.

"Un garçon qui fait deux ans ici, quatre ans dans un centre de formation, qui pendant six ans s'est levé avec le football, s'est couché avec le football, qu'on lui dise 'tu ne seras pas footballeur professionnel', c'est violent sur le plan mental", souligne Gérard Prêcheur.

"Si en plus, on ne lui a pas donné la possibilité de repartir sur un autre projet, l'échec est cuisant", dit le formateur, qui plaide parfois auprès de clubs pour que les études aient toute leur place à côté du football.

L'INF s'attache donc d'une part à recruter des adolescents au profil psychologique solide et d'autre part à leur donner les clés pour réussir, dans le football ou ailleurs.

Durant la sélection des 25 jeunes de chaque promotion, sur quelque 2.000 candidats testés de mars à fin juin en plusieurs étapes, le mental et l'éducation comptent autant que le physique ou la technique, grâce à différents indicateurs et situations.

"On étudie les bulletins scolaires, mais pas le niveau, plutôt l'attitude et le comportement", explique Gérard Prêcheur, soulignant qu'un soutien scolaire est organisé tous les soirs pour les élèves en difficulté parmi les 25 qui seront choisis.

"Ensuite, sur le terrain, un ou deux observateurs vont être principalement attentifs à l'attitude, à l'engagement, à la motivation, à l'état d'esprit."

Il y a enfin les rencontres avec les parents, une fois la sélection terminée puis encore à la rentrée, ainsi que les contacts réguliers avec les professeurs du collège voisin, à Rambouillet.

"UN COMBAT"

Tout au long de leurs deux années à l'INF, l'aspect mental reste au coeur du travail sur le terrain, notamment grâce à l'apport de Franck Raviot, entraîneur des gardiens de l'équipe de France, qui intervient sur ce type d'ateliers.

"J'en ai discuté avec Arsène Wenger (l'entraîneur d'Arsenal, ndlr). Ça l'interpelle de voir des garçons dont on pense qu'ils ont tout à 18 ans et qui, à un moment, ne passent pas. Donc on l'intègre dans les entraînements", dit Gérard Prêcheur.

Et au-delà de la capacité à se battre pour percer au plus haut niveau, il y a l'éducation qui demande beaucoup d'énergie à l'équipe de l'INF.

"Nous sommes tous éducateurs à la base mais on déplore, dans un parcours d'excellence, qu'on soit obligés de passer autant de temps sur les problèmes d'éducation", souligne le directeur.

"Je précise que ce ne sont pas tous nos élèves, il ne faut pas généraliser en disant 'c'est les jeunes d'aujourd'hui'. On a une bonne majorité de nos jeunes qu'on juge exemplaires."

"Mais il y a des garçons avec lesquels c'est difficile (...) qui ne sont pas préparés au cadre: le fait de se réveiller à l'heure, d'être à l'écoute, d'avoir des horaires", poursuit-il.

"Avec certains, il faut apprendre les trois mots de base, bonjour, s'il vous plaît, merci. Ça, on le gagne vite. Mais c'est plus difficile avec tout ce qui est dans le règlement."

Gérard Prêcheur, qui a "moins le temps d'être patient" depuis que la formation à l'INF est passée à deux ans au lieu de trois pour s'aligner sur les pôles de province, regrette l'influence de l'entourage sur certaines des jeunes pousses.

Outre qu'ils peuvent être déficients en termes d'éducation, ils peuvent aussi influer sur la suite du parcours de formation et la façon dont le futur footballeur l'appréhende.

"Aujourd'hui, les jeunes ont une motivation qui est un peu plus extrinsèque", souligne le formateur.

"Ce qui m'inquiète un peu ici, c'est au niveau des familles. Aujourd'hui, le football est un moyen, c'est 'qu'est-ce que ça va me rapporter?' Certes, c'est un moyen de s'en sortir. Mais maintenant, c'est ça qui est prioritaire."

Il cite notamment l'exemple de deux adolescents partis à Angers (Ligue 2) malgré les interrogations de leurs proches, "qui voient le côté prestigieux". "On leur dit: 'voyez ce qu'ils proposent, la convention de formation, la scolarité."

La problématique se pose de façon encore plus aiguë lorsqu'un joueur s'avère plus doué techniquement que les autres.

"Ce type de joueurs est souvent surprotégé, mal accompagné. Il a fait gagner son équipe des poussins au moins de 13 ans, on lui a bien fait comprendre", observe Gérard Prêcheur.

"Dès 11, 12 ans, recruteurs et clubs pros s'intéressent à lui. Nous, on n'est pas idiot donc on va le prendre et il arrive, il a déjà contracté avec un club pro. Ce qui veut dire qu'à 13 ans, il a déjà tout obtenu uniquement avec son talent."

"Donc quand on lui dit ici que le talent est loin de suffire et que c'est même le contraire, déjà, à 13 ans, c'est dur, c'est âpre, c'est un combat sur le plan de la motivation."

Edité par Julien Prétot

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