"Florange vaut-il 1 euro ?" - le débat de la semaine avec le Cercle des économistes (Bertrand Jacquillat)

Boursorama le 03/12/2012 à 16:20
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Les 180 millions d'euros mis sur la table par Lakshmi Mittal vendredi 30 septembre dernier n'ont pas permis de rassurer les syndicats sur l'avenir des hauts fourneaux de Florange. Plus que la victoire de Mittal, c'est pour eux une profonde trahison de la part du gouvernement. L'autre enseignement, c'est la mue de l'Etat sur la politique économique. Le social libéralisme de l'Elysée semble avoir pris le pas sur l'économie administrée incarnée par le désormais célèbre Redressement productif.

On se souvient de la phrase malheureuse prononcée en 1996 par le Premier ministre de l'époque à propos de la valeur de Thomson Multimédia que le gouvernement s'apprêtait à céder au sud-coréen Daewoo pour 1 franc symbolique. C'est la même analyse que fait aujourd'hui Arcelor Mittal à propos de son site sidérurgique de Florange. Celui-ci vaut 1 euro... plus une option.

La valeur d'un site industriel, et le raisonnement vaut aussi pour une entreprise, c'est la valeur actualisée des cash flows qu'il est susceptible de générer, après paiement de toutes les charges et dépenses d'investissement nécessaires à son exploitation. En l'occurrence, l'industrie sidérurgique mondiale, et notamment européenne, est en surcapacité, la consommation d'acier en Europe est en diminution de 5% en 2012 et sur une pente négative, tandis que production et consommation se sont déplacées dans les émergents. Par ailleurs, les hauts fourneaux du site de Florange sont de petite capacité donc inefficients. Il était déjà question de les arrêter avant même que Mittal ne rachète Arcelor en 2006.

A cette valeur globale nulle, Mittal y ajoute la valeur d'une option de 180 millions d'euros, somme qu'il s'est engagé à investir sur cinq ans dans la partie aval, de la transformation en aciers spéciaux à valeur ajoutée fournissant plusieurs constructeurs automobiles, même si compte tenu de la configuration géographique de la production sidérurgique du groupe, cette partie, dont celui-ci ne voulait pas qu'elle fut cédée à un concurrent, pourrait s'avérer non rentable à terme. Les cash flows dégagés par la suite étant faibles, voire négatifs, les taux auxquels ils sont actualisés sont de peu d'importance. Si ce n'est que les incertitudes juridiques qui entourent les droits de propriété privée à l'occasion de cette affaire, et de celles qui l'ont précédé, ne peuvent que contribuer à une augmentation générale des taux d'actualisation, rendant ainsi le territoire France moins attractif pour les investisseurs étrangers.

Enfin, cette quête forcenée à maintenir en l'état le tissu productif français est une autre illustration de la cohérence sous-optimale de certaines politiques gouvernementales. Toutes les mesures fiscales qui figurent dans la loi de finances ont pour conséquences de brider les entrepreneurs, ceux qui dessinent le tissu productif de demain, en même temps que le gouvernement force l'allocation des ressources financières et humaines d'aujourd'hui dans le maintien d'activités qui n'ont plus de réelle valeur ajoutée. C'est d'une parfaite cohérence, mais archaïque...

Bertrand Jacquillat


Retrouvez Bertrand Jacquillat à l'occasion du tchat de mercredi 5 décembre à 11h. Posez-lui dès à présent vos questions ici.


Bertrand Jacquillat: Président et Co-fondateur d'Associés en Finance, professeur des Universités à Sciences po Paris et vice-Président du Cercle des économistes. Bertrand Jacquillat est également membre du conseil de surveillance de Klépierre et des Presses Universitaires de France. Il est diplômé d'HEC, de Sciences-Po Paris, de Harvard Business School (MBA) et titulaire d'un doctorat de gestion de l'Université Paris Dauphine. Il a précédemment enseigné au sein du groupe HEC et des universités de Lille, Paris Dauphine, Berkeley et Stanford.
Ses principaux domaines d'expertise sont les marchés financiers, la finance d'entreprise et l'économie financière.

Le Cercle des économistes a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd�hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l�initiative repose sur une conviction commune : l�importance d�un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur www.cercledeseconomistes.asso.fr.

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  • M7026257 le mercredi 5 déc 2012 à 12:27

    Puis-je savoir combien l'Etat a investi dans la filière acier depuis la fin des années 70, avant que Mittal ne reprenne Arcelor?Et combien d'emplois ont été détruits dans ce secteur sur la même période?Merci pour des réponses précises et factuelles.

  • sergehui le mercredi 5 déc 2012 à 11:58

    Il faut impérativement nationaliser le site de florange, la France s'écroule, suraccumulation du Capital oblige à détruire les moyens de production qui vont affaiblir davantage la croissance! Il faut sauver la sidérurgie , la Nationalisation est nécessaire!

  • Dom5448 le mardi 4 déc 2012 à 17:00

    On peut faire dire n'importe quoi à un calcul de Valeur Actualisée puisque on ne connait pas les cash-flows sur des périodes longues et que l'estimation d'un taux d'actualisation est délicate.Comme vous n'avez pas eu accès à la comptabilité de coûts de Arcelor, je ne comprends pas votre analyse qui ne repose sur aucune donnée statistique.S'il y avait eu un repreneur proposant un prix et faisant la transaction, tout au plus pourrions-nous dire que le marché a estimé le prix à X euros.

  • m1234592 le mardi 4 déc 2012 à 16:41

    Rappelez-vous le site Conti qui a fermé : là aussi il y avait surcapacité de production en Europe. Le niveau d'équipement était au même niveau que le niveau des autres sites Conti mais le coût unitaire du produit était 30% supérieur (Chiffres fournis lors de l'enquête).

  • m1234592 le mardi 4 déc 2012 à 16:35

    @M6727179 et autres : combien êtes vous prêts à sortir de VOTRE poche pour entretenir un équipement qui ne produit plus rien de vendable (ou qui coûte plus cher que vos autres sites) et pendant combien de temps ? Ne vous gênez pas pour faire des offres à l'âne de Florange.

  • m1234592 le mardi 4 déc 2012 à 16:27

    Le gagnant dans l'histoire est .... c'est Ayrault qui fortifie le site Mittal de sa circonscription.Montebourdes deux fois biaisé!Un site de production ne vaut que ce que vaut son produit sur le marché. Aplliqué aux Hts frnx de Florange ....

  • M6727179 le mardi 4 déc 2012 à 15:22

    Rien n'empêche que le nouveau tissu productif grandisse à côté de l'ancien. Alors que le pays s'appauvrit deux fois à chaque fois qu'on délocalise, puisqu'on finit par emprunter à l'extérieur pour financer nos importations.Importations low cost qui ne servent qu'à une chose : importer de la déflation pour maintenir le pouvoir d'achat des retraités qui nous gouvernent.

  • M6727179 le mardi 4 déc 2012 à 15:22

    L'archaïsme de la politique gouvernementale, puisqu'elle cherche à conserver coûte que coûte le tissu productif français, c'est l'éternel argument de la modernité : du passé faisons table rase! C'est facile, et çà déclenche souvent des catastrophes. On est payé pour le savoir.

  • M6727179 le mardi 4 déc 2012 à 15:21

    Ce n'est peut-être pas la taille des hauts-fourneaux qui compte le plus, mais sûrement la qualité de ce qui en sort, c'est-à-dire du travail des hommes qui les opèrent. Qui est sûrement très bon : la sidérurgie française en vaut bien d'autre.N'en déplaise à Mr Jacquillat.

  • JUFRABRE le mardi 4 déc 2012 à 15:21

    @SuRaCta : Votre remarque est interessante car elle sera toujours vraie. C'est quoi, pour vous, les industries de demain ?