Finance et politique : critiques sur des liaisons dangereuses

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Après la polémique sur le recrutement de José Manuel Barroso par Goldman Sachs ou celle sur les conférences rémunérées d'Hillary Clinton à Wall Street, les appels se multiplient pour mieux encadrer les relations entre la politique et la finance.

Hillary Clinton et l'ancien président de la Commission européenne, Manuel Barroso, le 5 mars 2009. ( AFP / DOMINIQUE FAGET )
Hillary Clinton et l'ancien président de la Commission européenne, Manuel Barroso, le 5 mars 2009. ( AFP / DOMINIQUE FAGET )

En France, on parle de "pantouflage". Aux États-Unis, la presse préfère l'expression plus imagée des "revolving doors", ces portes tambour qui permettent à des banquiers et des politiques d'entrer et de sortir des services de l'État pour rejoindre le secteur privé. Pour le prix Nobel d'Économie, Joseph Stiglitz, peu importe le nom de ces pratiques, le résultat est le même : "une perte de confiance en notre système politique et des doutes sur si les lois sont adoptées dans l'intérêt de tous ou uniquement dans celui d'une société financière", a-t-il expliqué à l'AFP.

"Il y a de quoi se demander si une personne fera preuve de fermeté avec la finance si son avenir professionnel se trouve justement dans ce secteur", s'est-il interrogé lors de son passage à Paris cet automne, estimant que le recrutement de Manuel Barroso n'est finalement qu'une "continuation" de ses pratiques.

DES DOUTES QUI ONT COÛTÉ CHER À CLINTON

Il est vrai que les exemples sont nombreux : l'ex-chancelier allemand Gerhard Schroeder recruté par le russe Gazprom juste après sa défaite électorale de 2005, l'ex-secrétaire au Trésor américain Henry Paulson, un ancien de Goldman Sachs, qui s'est retrouvé à gérer la faillite de son concurrent Lehman Brothers en 2008. Dans la foulée de l'affaire Barroso, le quotidien The Guardian a rappelé que l'ancien ministre de l'Énergie, Ed Davey, qui a attribué à EDF le projet controversé de centrale nucléaire Hinkley Point, travaille désormais pour MHP Communications, qui s'occupe des relations publiques de l'énergéticien français.

"Des soupçons de proximité avec la finance" qui ont coûté cher à la candidate démocrate Hillary Clinton lors des récentes élections américaines, a affirmé l'économiste Thomas Piketty dans Le Monde, en allusion à ses conférences à Wall Street, rémunérées plusieurs centaines de milliers de dollars. Au point que son rival aux primaires démocrates, Bernie Sanders, avait douté de ses capacités à réguler les sociétés qui en même temps la rétribuaient. Une brèche dans laquelle s'est engouffré son rival républicain Donald Trump pendant la campagne.

"UN PROBLÈME DE COLLUSION"

De plus en plus de voix s'élèvent contre ces pratiques, même si elles sont conformes à la loi, comme l'a reconnu récemment le comité d'éthique de l'UE en validant le recrutement de Manuel Barroso, ancien président de la Commission européenne, par le géant de la finance Goldman Sachs. "Il y a un vrai problème de collusion entre élites politiques et financières. Ce n'est pas sain pour l'économie et ce n'est pas justifiable", a estimé auprès de l'AFP l'économiste français Christophe Ramaux, professeur à la Sorbonne et signataire de l'appel des 138 économistes pour "sortir l'Europe de l'impasse".

Le secrétaire d'État en charge du Commerce extérieur, Matthias Fekl, s'est joint à ces appels à titre personnel. "Je fais partie de ceux qui pensent qu'il faut durcir considérablement les règles déontologiques et de prévention des conflits d'intérêt au niveau communautaire", a-t-il affirmé. Le commissaire européen Pierre Moscovici s'est indigné du recrutement de Manuel Barroso par la "banque qui a participé à la falsification des comptes de la Grèce", lors d'une récente conférence à Sciences Po, exigeant des "règles appropriés", sans s'engager pour autant pour l'interdiction du "pantouflage".

"Que dans une vie, après avoir exercé des fonctions publiques on soit amené à exercer des responsabilités privées, comme de la même façon qu'après avoir exercé des responsabilités privées on soit amené à exercer des responsabilités publiques, ce n'est pas en soit condamnable", a-t-il affirmé. Joseph Stiglitz appelle, lui aussi, à mieux encadrer ces relations pour éviter que la politique ne soit sous influence de la finance.

"Le secteur financier est plus attaché aux idées austéritaires, en raison notamment de leur préoccupation sur le marché obligataire", a affirmé cet économiste qui a fait de la lutte contre les ajustements budgétaires son cheval de bataille. "Donc si vous passez beaucoup de temps à parler avec des banquiers, vous allez finir par penser comme eux. Un danger qui peut contribuer à un excès d'attention à l'austérité", a-t-il prévenu.

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  • ppsoft il y a 2 semaines

    Je croirai à la démocratie le jour où on verra des SDF à l'assemblée nationale.