FEATURE-Les avocats de djihadistes, entre doutes et détermination

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    * Remise en question de certains avocats de djihadistes 
    * Des dossiers qui touchent à "l'extrême limite du droit" 
    * Vocation renforcée chez d'autres 
 
    par Chine Labbé 
    PARIS, 21 décembre (Reuters) - Pour certains avocats 
français de djihadistes présumés, les attentats du 13 novembre 
ont provoqué une onde de choc, suivie d'une profonde remise en 
question. Chez d'autres, ils ont au contraire renforcé leur 
détermination à honorer l'adage selon lequel tout accusé a le 
droit d'être défendu.  
    Une chose est sûre, les attaques qui ont fait 130 morts à 
Paris et Saint-Denis ont touché à vif les avocats pénalistes 
rompus à ces affaires souvent tentaculaires, dont les 
protagonistes sont la cible d'une forte répression. 
    "Je ne découragerai jamais personne" de prendre ces 
dossiers, dit Joseph Breham. "Mais j'ai des potes qui ont pris 
des balles, je ne peux plus le faire, je n'y crois plus." 
    Pour cet avocat qui connaissait personnellement deux des 
victimes de l'attaque de janvier dernier contre le magazine 
Charlie Hebdo - un tué et un blessé -, "janvier a été le 
déclencheur".  
    Le 13 novembre n'a fait qu'éroder encore un peu plus sa 
détermination. 
    Il explique pourtant s'être impliqué dans des dossiers de 
terrorisme par conviction, car ils représentaient pour lui "la 
quintessence de la violation des libertés". "Dans ces dossiers, 
on touche à l'extrême limite du droit", dit-il.  
    Plusieurs avocats ont confirmé à Reuters l'existence d'un 
débat, au sein de la petite communauté de pénalistes habitués à 
ces affaires, depuis les récents attentats. "Les avocats 
prennent le métro comme tout le monde, ils boivent des verres en 
terrasse comme tout le monde", souligne l'un d'eux. 
    "Tout de suite après, beaucoup ont dit 'c'est terminé'. 
Certains le pensent toujours", témoigne Xavier Nogueras, dont 
20% de l'activité est liée à l'islamisme radical.  
     
    REPRENDRE LE DESSUS 
    Lui-même reconnaît avoir eu du mal à "réintégrer" son rôle 
d'avocat dans l'immédiat post-13 novembre. 
    Mais il a vite "repris le dessus".  
    Par la force des choses, d'abord. Il a en effet été appelé à 
représenter une douzaine de personnes assignées à résidence dans 
le cadre de l'état d'urgence décrété par le gouvernement. 
    Par intérêt aussi. "Je continue à trouver ces dossiers plus 
intéressants que les affaires de stupéfiants", dit-il.  
    Et parce qu'il était "hors de question, quoi qu'il arrive, 
de lâcher" la trentaine de dossiers qu'il a en cours. 
    Mais certains cabinets admettent avoir fermé le robinet. 
Ainsi de cet avocat qui confie, sous couvert d'anonymat, ne plus 
accepter aucun dossier islamiste depuis plusieurs mois, et être 
"à deux doigts" de se retirer des dossiers qu'il a en cours. 
    Le parcours de Samy Amimour, l'un des trois assaillants du 
Bataclan passé entre les mailles du filet après avoir été placé 
sous contrôle judiciaire pour un projet avorté de départ au 
Yémen, en a marqué certains. "Quelque part, on se dit que ceux 
qu'on n'a pas réussi à faire sortir, c'est peut-être pas si 
mal", dit l'un d'eux. 
    Les doutes sont aussi liés, parfois, à l'évolution de leur 
rapport à des clients jugés de plus en plus difficiles, et 
souvent manipulateurs.  
    "C'est devenu des dossiers où on a une relation classique 
client-avocat, au mauvais sens du terme", dit un conseil. "On 
doit se méfier de tout ce qu'ils disent." 
     
    DÉFENSE FORTE POUR ACCUSATION FORTE 
    "Ils nous voient comme le pion d'un système qu'ils 
combattent", confirme un jeune pénaliste.  
    La seule chose qui pourrait convaincre cet avocat de 
continuer à se saisir de ces dossiers complexes et chronophages, 
"c'est de faire le procès de l'intégration à la française". 
    "Mais ce cas de figure n'est pas si récurrent que ça", 
dit-il, rappelant la diversité des profils rencontrés dans ces 
affaires qui drainent désormais de nombreux convertis venant de 
tous milieux sociaux.  
    Pour Xavier Nogueras, le choix des clients se fait "au cas 
par cas". Peut-être un peu plus qu'avant. Il raconte ainsi avoir 
refusé de représenter la famille d'un des kamikazes du 13 
novembre. "Au moment où on m'en a parlé, je ne m'en sentais pas 
capable", dit-il.  
    Mais comme lui, nombreux sont ceux qui ne veulent pas 
renoncer, dans un contexte où certains s'inquiètent d'un 
possible recul des libertés individuelles, notamment après 
l'instauration de l'état d'urgence.  
    "Plus l'accusation est forte, plus il faut que la défense 
soit forte, car plus on va considérer qu'il est illégitime de 
donner des droits à la personne accusée", estime ainsi Martin 
Pradel, qui travaille actuellement sur une vingtaine de dossiers 
djihadistes. "C'est la même problématique quand on est amené à 
défendre un tortionnaire ou une personne accusée de crime contre 
l'humanité".  
    S'il dit parfaitement comprendre que des avocats puissent ne 
plus vouloir défendre des djihadistes présumés, sa détermination 
à lui est plutôt renforcée.  
    "C'est un engagement de ma part que de défendre les 
libertés. Et ma participation à cette oeuvre, c'est de défendre 
des gens que peu d'avocats veulent défendre." 
 
 (édité par Yves Clarisse) 
 
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