Faire cirer ses chaussures sans culpabiliser

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Ruggiero Scardigno/shutterstock
Ruggiero Scardigno/shutterstock

(AFP) - Les cireurs de chaussures, encore rares en France contrairement aux pays anglo-saxons, tentent de "démocratiser" leur service et s'installent depuis peu dans les centres commerciaux parisiens avec l'espoir de gommer l'image jugée "dégradante" à laquelle ils sont associés.

Dans le va-et-vient d'un centre commercial de la banlieue chic de Paris, à Levallois-Perret, loin de l'ambiance feutrée de son atelier d'entretien de cuir pour amateurs de golf et de chevaux de Fontainebleau, Jérémy Estelrich, vêtu d'un costume trois pièces, lustre les mocassins d'un client assis sur son banc.

Comme trois de ses confrères, le trentenaire fait partie d'un réseau de cireurs indépendants implanté dans quatre centres commerciaux de la région parisienne, dont le dernier s'est installé il y a un mois dans le quartier d'affaires de La Défense.

"Quand je suis arrivée sur le marché, le métier n'existait pas en dehors des salons très chics", raconte Sophie Viot-Coster qui a fondé le réseau "Les Cireurs" en 2012, après des voyages en Angleterre et au Portugal où "ce service est accessible au plus grand monde".

"J'ai voulu le démocratiser en France", résume la chef d'entreprise qui facture 5 euros le cirage grâce à la participation financière des enseignes qui accueillent les cireurs.

Mais si à New York où à Londres on reconnait la noblesse de cet artisanat et le savoir-faire des professionnels, en France la pratique suscite encore des réticences et apparaît comme "dégradante", déplore Mathieu qui au pied de ses petites boîtes d'encaustique multicolores attend patiemment les cols blancs de La Défense.

"L'expression cirer les pompes de son patron est toute française et ça joue pas mal", analyse-t-il.

- 'Mon chausseur, c'est mon psy' -

Karim Achouchi qui, avec sa société Shoex-press fondée il y a deux ans, propose d'aller chercher vos chaussures à domicile et de vous les rapporter comme neuves, reconnait lui aussi qu'"en France on a beaucoup de mal à se faire servir".

"Les clients acceptent plus facilement ce service s'il se fait à l'abri des regards", souligne l'entrepreneur qui a pu constater qu'il y avait pourtant une "vraie demande".

"J'ai travaillé à Londres et aux Etats-Unis où j'avais l'habitude de recourir à ce service et je trouve plutôt bien de trouver ça sur mon lieu de travail. Je ne culpabilise pas du tout, pour moi c'est comme se faire couper les cheveux", témoigne Guillaume, cadre chez EDF, rare client à faire cirer ses chaussures à La Défense.

"Fier" d'exercer son métier, Jérémy qui veut faire reconnaître sa profession, est convaincu que le service a vocation à se développer en dehors des cercles privilégiés, ce dont est également convaincue la directrice du centre commercial So Ouest de Levallois-Perret, Gaëlle Damilleville.

"Cette nouvelle tendance s'inscrit dans le développement des services personnalisés au même titre que les +personnal shopper+ ou les voituriers. On apporte de l'humain et un conseil à nos clients pour qu'ils se sentent bien", commente la jeune femme qui espère fidéliser sa clientèle en se démarquant de ses concurrents.

"Mon chausseur c'est mon psy, c'est un moment de détente dans la journée pendant lequel je lui raconte ma vie", reconnait Patrick qui s'est spécialement déplacé au centre commercial pour faire entretenir ses chaussures vieilles de quinze ans.

"Entretenir ses chaussures, c'est leur permettre de durer plus longtemps, mais c'est aussi renvoyer une image de soi", conclut Jérémy, dont le père disait recruter ses collaborateurs "uniquement en regardant leurs chaussures".

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