« Evolution des prix du pétrole : l'incontournable composante géopolitique » par Jean-Marie Chevalier du Cercle des économistes

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Depuis l'an dernier, l'Arabie Saoudite joue un jeu individuel, sans se soucier de l'OPEP.
Depuis l'an dernier, l'Arabie Saoudite joue un jeu individuel, sans se soucier de l'OPEP.

Le marché mondial du brut continue d’évoluer en dents de scie. Particulièrement instables depuis le second semestre 2014, les prix du baril de pétrole semblent échapper à toute forme de régulation. Jean-Marie Chevalier explique en quoi les enjeux géopolitiques influencent les cours.

Jusqu’en 2014, on peut dire que l’OPEP a joué collectivement un rôle stabilisateur pour maintenir un prix du pétrole supérieur à 80 dollars, ce qui était un prix minimum pour la plupart des pays membres. L’Arabie saoudite acceptait d’assurer la régulation en modulant sa production. A partir de 2014, l’unité de l’OPEP se fissure et les tensions géopolitiques s’aggravent dans la région du Golfe.

Soudainement, et contre toute attente, le prix du pétrole baisse de 50 % et se traîne depuis quelques mois autour de 50 dollars par baril. C’est un choc économique mondial : un transfert de plusieurs centaines de milliards de dollars (sur une base annuelle) qui s’opère depuis les pays exportateurs de pétrole vers les pays importateurs. Pour les pays exportateurs, les implications géopolitiques peuvent être graves. Les recettes d’exportation et la fiscalité associée à la production, alimentent les budgets des Etats et certaines dépenses de la classe dirigeante.

L’argent du pétrole finance des dépenses courantes mais il sert également à acheter la paix politique et sociale. Une partie de la rente pétrolière est ainsi redistribuée à la population sous forme de bas prix pour les carburants, le gaz naturel et l’électricité. Le montant global de ces subventions s’accroît chaque année en fonction de la croissance démographique et économique. Une baisse drastique et durable des recettes d’exportation peut ainsi avoir de très forts effets déstabilisant sur bon nombre de pays exportateurs, les plus vulnérables étant la Russie, le Venezuela, le Nigeria, l’Iran, l’Algérie.

A cette dimension microéconomique qui varie d’un pays à un autre, s’ajoute une dimension macro-géopolitique qui dépend de ce que peut être la stratégie de l’OPEP compte tenu de la géopolitique du Moyen-Orient. La plupart des pays membres souhaiteraient un fort redressement du prix du pétrole mais ceci ne peut se faire qu’avec l’assentiment et l’action du royaume saoudien. Les turbulences dans la région avec l’expansion de l’Etat Islamique, tendent à exacerber la rivalité entre l’Iran et l’Arabie saoudite.

L’Arabie saoudite ne paraît plus se soucier de la solidarité OPEP ; elle joue un jeu individuel de maintien de ses parts de marché contre les bruts concurrents comme le pétrole de schiste américain ; ses réserves financières la mettent à l’abri, à court et moyen terme, des effets négatifs d’un bas prix du pétrole. Par ailleurs, la fragilité politique du pays a augmentée : elle est menacée de l’intérieur, notamment dans la zone chiite à l’Est ; elle est menacée à ses frontières Nord, Est et Sud. L’ennemi majeur, c’est l’Iran qui cherche à étendre sa zone d’influence vers l’Ouest (Irak, Syrie, Hezbollah) et le Sud (Yémen). Face à cela, l’Arabie saoudite cherche à renforcer une solidarité arabe dans la zone.  Un bas prix du pétrole gêne dramatiquement  l’Iran mais pourrait aussi entretenir sa volonté de conquérir de nouvelles sources de richesse.

Jean-Marie Chevalier

Jean-Marie Chevalier est professeur émérite de sciences économiques à l’Université Paris-Dauphine (Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières) et senior associé au Cambridge Energy Research Associates (IHS-CERA).

Ses principaux domaines d’expertise sont l’économie industrielle ; l’économie de l’énergie, les politiques énergétiques.

Le Cercle des économistes a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd’hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l’initiative repose sur une conviction commune : l’importance d’un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur leur site.

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  • yt75 le lundi 4 mai 2015 à 16:11

    La baisse actuelle est aussi ou même surtout, la conséquence de 3 ans au dessus de $100, la consommation baisse dans tous les pays de l'OCDE depuis 2005 2006 par là.Et la crise actuelle est hélas et pour beaucoup, celle du "pic de production"(maximum de débit, de flux), auquel nous sommes actuellement.https://iiscn.wordpress.com/2011/05/06/bataille-et-lenergie/

  • flexmoul le lundi 4 mai 2015 à 13:10

    Le genre de mec qui nous apprend ce que l'on savait déjà ...