Erdogan pèse lourd dans la recherche d'une coalition en Turquie

le , mis à jour à 16:45
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par Orhan Coskun et Ercan Gurses ANKARA, 9 juin (Reuters) - La direction du Parti de la justice et du développement (AKP), arrivée en tête des élections de dimanche en Turquie mais privée de sa majorité absolue, s'est réunie mardi à Ankara pour envisager les pistes possibles en vue de former une coalition. Qu'elle s'associe au Parti d'action nationaliste (MHP) ou aux laïcs du Parti républicain du peuple (CHP), elle devra composer avec un obstacle de taille: les ambitions du président Recep Tayyip Erdogan. L'ancien Premier ministre islamo-conservateur, devenu en août dernier le premier président turc élu au suffrage universel direct, souhaitait que son parti remporte une majorité qualifiée pour pouvoir modifier la Constitution et l'orienter vers un régime présidentiel. Avec 258 élus seulement sur les 550 du Parlement, l'AKP n'a pas même décroché la majorité simple. Et les dirigeants de l'opposition susceptibles de négocier un accord de coalition avec l'AKP ont clairement indiqué qu'ils rejetteraient toute ingérence présidentielle sur la marche du gouvernement. En cas d'association, l'idée que les conseils des ministres se tiennent dans le nouveau palais aux 1.000 pièces qu'Erdogan s'est fait ériger serait vraisemblablement renvoyée au passé. "Une coalition semble inévitable, et l'AKP en sera, c'est une évidence", a confié à Reuters un haut responsable du parti à son arrivée à une réunion de stratégie de la formation islamo-conservatrice autour du Premier ministre sortant, Ahmet Davutoglu. INSTABILITÉ L'issue du scrutin de dimanche, après treize ans de majorité claire pour l'AKP, a fait rebasculer la Turquie dans l'instabilité politiques des années 1990. L'hypothèse d'élections anticipées était évoquée dès lundi, mais l'AKP pourrait tenter de gouverner seul à la tête d'un gouvernement minoritaire ou, plus probable, de former une coalition, sans doute avec le MHP, qui a fait élire 80 députés, disent des cadres dirigeants du parti. Les discussions seront compliquées: le chef de file de la formation nationaliste, Devlet Bahceli, a fait campagne contre les ambitions d'Erdogan et a prévenu dès dimanche que le président turc devrait "s'en tenir à ses limites constitutionnelles", qui font de la présidence un poste plutôt protocolaire. Le noyau électoral du MHP est par ailleurs hostile à toute initiative de paix avec les séparatistes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) alors même qu'Erdogan et Davutoglu prônent un règlement négocié de l'insurrection déclenchées en 1984. La dernière expérience gouvernementale du MHP, fondé en 1969, remonte aux élections de 1999, dans le cadre d'une coalition qui avait tenu un peu plus de trois ans, avant des élections anticipées marquées par la première victoire de l'AKP. "Le partenaire le plus probable, c'est le MHP, du fait de la similitude de nos bases de soutien électoral. Mais leur position est claire: le processus de paix (avec le PKK) doit cesser", dit ce haut responsable de l'AKP. "Le temps dira comment cela peut être surmonté, voire si cela peut être surmonté." "EN POLITIQUE, IL N'EST AUCUN OBSTACLE QUI NE PUISSE ÊTRE SURMONTÉ" En cas d'échec, l'AKP pourrait se tourner vers les laïcs du Parti républicain du peuple (CHP), deuxième force parlementaire avec 132 élus, indiquent des sources au sein du parti islamo-conservateur. Mais les tractations entre deux partis que tout oppose sur le plan idéologique seraient encore plus ardues. "On ne peut totalement exclure une coalition avec le CHP. Arithmétiquement, cela nous donnerait une solide majorité. Erdogan est bien sûr l'un des principaux obstacles à un tel accord", dit un deuxième cadre de l'AKP. Le président turc considère en effet le CHP, héritier du père de la Turquie moderne Mustafa Kemal Atatürk, comme le bastion des élites laïques et libérales qu'il accuse de tous les maux dont le pays a souffert. "En politique, ajoute-t-il toutefois, il n'est aucun obstacle qui ne puisse être surmonté." Révélation du scrutin avec 80 élus, le Parti démocratique des peuples (HDP, prokurde), qui se présentait pour la première fois sous son nom, a catégoriquement exclu quant à lui de s'associer avec l'AKP. Dans l'immédiat, Ahmet Davutoglu devait remettre sa démission lors d'une rencontre prévue plus tard ce mardi avec Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier devrait lui demander d'expédier les affaires courantes avant de le désigner de nouveau au poste de Premier ministre, charge à lui de constituer un nouveau gouvernement. S'il ne parvient pas à former une coalition dans les 45 jours, Erdogan aura la possibilité d'opter pour des élections anticipées, sans doute à l'automne. Avec un risque, celui que l'AKP fasse encore moins bien que dimanche. (avec Tulay Karadeniz et Nick Tattersall à Ankara, Daren Butler à Istanbul; Henri-Pierre André pour le service français)

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