En Turquie, Demirtas renouvelle l'image des Kurdes

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par Ayla Jean Yackley ISTANBUL, 10 août (Reuters) - Impensable il y a quelques années, la candidature de Selahattin Demirtas à l'élection présidentielle de ce dimanche en Turquie démontre les progrès de l'intégration des Kurdes dans la vie politique du pays. Les discussions entre le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan et les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ont offert à la Turquie deux années d'accalmie dans un conflit vieux de trente ans et permis au candidat du Parti démocratique du peuple (HDP, principale force pro-kurde) de briguer l'investiture suprême. Même s'il n'a aucune chance de l'emporter, Demirtas, crédité de 10% environ des intentions de vote, est le premier responsable kurde reconnu comme tel à se présenter à la présidence. "Ma candidature est l'aspect le plus visible des changements de la Turquie où le racisme et le sentiment nationaliste extrême se sont affaiblis", explique le jeune quadragénaire - il a 41 ans - dans une interview accordée à l'agence Reuters. D'une certaine manière, sa candidature justifie le risque politique pris par Erdogan lorsque le Premier ministre islamo-conservateur, grandissime favori de la présidentielle, la première au suffrage universel direct, a engagé début 2013 des discussions avec Abdullah Öçalan, le leader emprisonné du PKK. Le pari a payé. Une moitié de l'électorat kurde, à en croire les sondages, s'apprête à voter pour Erdogan. Demirtas, qui dément que sa candidature soit "un cadeau d'Erdogan" pour s'attirer les bonnes grâces des Kurdes, doit aussi se défendre des accusations émanant des proches d'Ekmeleddin Ihsanoglu, l'autre candidat de l'opposition. Ceux-là lui reprochent de diviser l'opposition et d'annihiler de ce fait tout espoir de contester la victoire annoncée d'Erdogan. Le candidat kurde établit un parallèle avec l'intégration politique des Afro-Américains aux Etats-Unis qui a culminé avec l'élection de Barack Obama à la Maison blanche, en 2008. "Les Kurdes et les Noir-Américains ont dû combattre le racisme. Nos candidatures sont importantes dans la lutte visant à faire de l'égalité une réalité", dit-il. Demirtas et le HDP offrent aussi à la communauté kurde un visage bien différent de leurs prédécesseurs sur la scène politique, régulièrement exclus et dissous en raison de leurs liens avec les combattants du PKK . Des milliers de représentants et activistes kurdes ont été jetés en prison et détenus sans procès. D'autres ont été condamnés, comme ces quatre députés kurdes jugés en 1994 et détenus pendant dix ans pour avoir prononcé leur serment en kurde. PRISE DE CONSCIENCE TARDIVE "Avoir un candidat kurde portant les couleurs d'un parti nationaliste kurde, c'est un changement incroyable", souligne la journaliste et essayiste Aliza Marcus, spécialiste du PKK. "Sa campagne permet aux Turcs de voir les Kurdes sous un angle différent, au-delà de l'image de terroristes qui leur était associée", ajoute-t-elle. Selahattin Demirtas ne vient pas de la matrice classique des activistes kurdes. A la maison, ses parents parlaient turc à leurs sept enfants. "Ils nous poussaient à l'assimilation parce qu'ils étaient conscients du fardeau que constitue le fait d'être kurde", dit-il. Sa prise de conscience a été tardive. Elle date de 1991, lors des funérailles d'un responsable kurde sans doute assassiné par des membres des forces de sécurité à Diyarbakir, la plus grande ville kurde de Turquie. Huit personnes avaient été tuées lorsque les forces de sécurité avaient ouvert le feu contre le cortège funéraire. Dans les années qui suivent, Demirtas hésite à rejoindre l'insurrection armée. "Tous les jeunes Kurdes y ont alors songé. Mais j'ai choisi d'aller étudier à l'université et de devenir un avocat spécialisé dans les droits de l'homme." Sa campagne, il ne la mène pas sur le seul thème de la défense de la communauté kurde. Son parti a fait élire au Parlement le premier député chrétien en cinquante ans. Lui milite aussi pour l'extension des droits des homosexuels et développe des idées écologistes. L'objectif, dit-on dans son entourage, est de franchir la barre des 10%. (Henri-Pierre André pour le service français)

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