En Syrie, les frappes contre l'EI posent problème aux modérés

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par Tom Perry REYHANLI, Turquie, 30 septembre (Reuters) - Les frappes aériennes menées depuis une semaine en Syrie par les Etats-Unis et leurs alliés arabes contre l'Etat islamique (EI) et les groupes liés à Al Qaïda sont en quelque sorte un cadeau empoisonné pour les rebelles modérés qui luttent à la fois contre l'EI et le président syrien Bachar al Assad. Ces rebelles soutenus par l'Occident ne sont pas tenus au courant des frappes contre leurs ennemis de l'EI et se heurtent à l'incompréhension de nombreux Syriens, les bombardements faisant des victimes civiles. Le soutien qu'ils ont trouvé auprès de la population dans leur lutte contre Bachar al Assad pourrait donc être remis en question. "Il y a une colère populaire contre nous", affirme le commandant rebelle Ahmed al Seoud, qui a quitté l'armée syrienne en 2012 pour diriger un groupe rebelle appelé "la 13e Division". Son groupe dit appartenir à l'Armée syrienne libre (ASL), un ensemble de groupes non islamistes dont certains sont soutenus financièrement par les Etats-Unis ou des pays du Golfe. La 13e division revendique 1.700 combattants mais elle manque de tout, de chaussures autant que d'armes, malgré l'aide étrangère qu'elle reçoit. Connue pour être soutenue par l'Occident, elle est considérée par la population comme favorable aux frappes aériennes, explique Ahmed al Seoud. "Nous soutenons les frappes aériennes mais des frappes aériennes contre l'Etat islamique et contre le régime", dit-il lors d'une rencontre dans la ville turque de Reyhanli, près de la frontière syrienne. Les Etats-Unis ont beau dire qu'ils s'efforcent de ne faire aucune victime civile, les Syriens ont manifesté vendredi contre ces raids dans plusieurs régions du pays tenues par les rebelles, au vu des vidéos diffusées sur YouTube. Parallèlement, si Washington dit ne pas vouloir coopérer avec Bachar al Assad, les frappes ont soigneusement évité tout objectif gouvernemental, ce qui revient à renforcer le régime de Damas. Ce dernier a d'ailleurs saisi l'occasion pour accentuer ses attaques contre les groupes rebelles. "PAS DANS NOTRE INTÉRÊT" Ceux-ci expliquent qu'ils n'ont pas intérêt à reprendre du terrain à l'EI tant qu'ils ne seront pas assurés que l'armée de l'air syrienne ne les attaquera pas. Et pour l'instant, la coalition n'a pas prévu de fournir une couverture aérienne aux rebelles dans le nord de la Syrie. "Il n'est pas dans notre intérêt de combattre (l'EI) à ce stade juste parce que quelques Tomahawks leur tombent dessus (...) sans être sûrs que le régime a totalement perdu sa suprématie aérienne sur nous", explique Abou Abdo Salabmane, membre du bureau politique de l'Armée des moudjahidine, un groupe affilié à l'ASL qui revendique 7.000 membres. "Il va nous bombarder pour nous faire partir et récupérer la moindre avancée que nous pourrions faire", dit-il, lors d'une rencontre dans la ville turque de Gaziantep. "C'est comme si nous préparions le repas pour que ce soit le régime qui puisse le manger à la fin". Washington, ajoute-t-il, "ne pourra pas mobiliser d'alliés sur le terrain sans proposer un plan complet pour (l'EI) et le régime". Certains rebelles soulignent que Washington a informé le gouvernement syrien du début des frappes, mais pas eux. Alors que les positions de l'Etat islamique sont bombardées dans l'Est syrien, il ne se passe rien sur la ligne de front près d'Alep, où les groupes affiliés à l'ASL, dont l'Armée des moudjahidine, combattent à la fois pour contrer l'avancée de l'EI et pour empêcher les forces gouvernementales d'encercler Alep. POSITION DIFFICILE Si la coalition menée par Washington venait à coordonner son action militaire contre l'EI avec les rebelles dans la province d'Alep, cela marquerait un énorme changement, mais ce n'est pas le cas, disent les rebelles. Les Etats-Unis envisagent de former plusieurs milliers de rebelles modérés en Arabie saoudite - 5.000 hommes la première année - dans le cadre de sa stratégie de lutte contre l'EI, mais ce programme pourrait prendre plusieurs années. Selon le général Martin Dempsey, chef d'état-major interarmes des Etats-Unis, une force d'opposition comprenant 12.000 à 15.000 hommes sera nécessaire pour reprendre les zones contrôlées par l'Etat islamique en Syrie. Ainsi, malgré l'aide financière et militaire reçue, le mouvement Hazm, créé au début de l'année par le regroupement de certaines factions de l'ASL, ne dispose toujours pas d'un arsenal suffisant pour déployer la totalité de ses 5.000 combattants, auxquels il verse un salaire de 100 dollars (80 euros) par mois, explique un de ses commandants, Abou Abdallah. "Aujourd'hui, Hazm est considéré comme soutenu par les Etats-Unis mais le soutien obtenu ne reflète pas cela", dit-il. L'Armée des moudjahidine et Hazm ont tous deux condamné les frappes aériennes menées par les Etats-Unis avec leurs alliés. "Les gens disent que la coalition est avec Bachar. Cela nous met, nous, les groupes modérés, dans une position difficile vis-à-vis des gens en Syrie. Ils disent : 'vos amis, les gens censés être les amis de la Syrie, n'ont pas trouvé de solution, ni même mis en place une stratégie pour éliminer le régime de Bachar al Assad'", dit Abou Abdallah. Il dit comprendre pourquoi les Etats-Unis ne bombardent pas les forces de Bachar al Assad: la Russie aurait mis son veto au Conseil de sécurité des Nations unies, dit-il. "Mais, on ne peut pas expliquer ça à un enfant dont le père a été tué, ni à une femme violée en prison et qui a un enfant de père inconnu, ni à une mère qui a perdu quatre ou cinq enfants." (Danielle Rouquié pour le service français, édité par Marc Angrand)

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