En Norvège, la vie après Breivik

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LA NORVÈGE VEUT JUGER ANDERS BEHRING BREIVIK SANS ABANDONNER SES VALEURS
LA NORVÈGE VEUT JUGER ANDERS BEHRING BREIVIK SANS ABANDONNER SES VALEURS

par Gwladys Fouche

OSLO (Reuters) - Neuf mois après l'attentat d'Oslo et le massacre de l'île d'Utoya, l'ouverture lundi du procès d'Anders Behring Breivik, l'auteur du carnage, ravive le traumatisme de la nation norvégienne.

Mais la journée sanglante du 22 juillet 2011 a également conduit à une réaffirmation des valeurs de la société scandinave, libérale, tolérante et égalitaire.

Vegard Groeslie Wennesland se trouvait ce jour-là sur la petite île boisée des environs d'Oslo où s'était réuni en camp d'été le mouvement de jeunesse du Parti travailliste.

Il porte encore à son poignet le bracelet orange et blanc que le parti avait distribué aux jeunes militants à leur arrivée dans l'île, où ce rendez-vous annuel de fêtes et de réflexions politiques a viré au cauchemar lorsqu'Anders Behring Breivik a débarqué, ouvrant méthodiquement le feu et tuant 69 jeunes gens.

Quelques heures plus tôt, cet extrémiste se définissant comme un "templier" en lutte contre les périls du "multiculturalisme" et de l'"islamisation" avait fait exploser une voiture piégée à Oslo, dans le quartier des ministères, faisant huit morts.

"Ce type voulait me tuer parce que je crois à la démocratie, à l'ouverture, à la tolérance et au dialogue", dit cet étudiant en masters de 28 ans inscrit à l'Université d'Oslo. "Putain, si c'est pour cela qu'il voulait me tuer, je vais continuer à lutter pour ces valeurs", ajoute-t-il.

Vegard Groeslie Wennesland a survécu en se barricadant dans une cabane en bois avec une cinquantaine d'autres militants. Caché sous un lit, il a retenu son souffle lorsqu'Anders Behring Breivik, qu'il avait vu à l'oeuvre quelques minutes plus tôt, a tenté de forcer la porte. L'homme n'a pas insisté et s'est éloigné pour poursuivre son carnage.

"Je l'ai vu tuer cinq ou six personnes. D'une seule balle. Et lorsqu'ils tombaient au sol, il tirait de nouveau, une seule balle", raconte-t-il.

Dans un pays de cinq millions d'habitants où la plupart des gens connaissent directement ou indirectement une des victimes du "22 juillet", la tuerie a eu des répercussions terribles.

Les survivants, dont les 240 blessés, souffrent toujours de "flash-back", de crises de panique et du sentiment d'être simples spectateurs de leur propre vie. Mais parallèlement, le traumatisme a conduit nombre de Norvégiens, notamment parmi les plus jeunes, à réaffirmer leurs valeurs.

En témoigne l'engagement politique en nette hausse dans la Norvège de l'après-Breivik. Le mouvement de jeunesse du Parti travailliste comptait fin 2011 46% d'adhérents de plus qu'un an plus tôt; les Jeunes conservateurs ont crû de 59%; les effectifs du Parti du Progrès, formation populiste militant contre l'immigration ont progressé de 11%.

Deux mois à peine après le carnage, les élections municipales et régionales de septembre ont vu les Norvégiens se précipiter aux urnes, avec une participation sans précédent en vingt ans. Avec 32% des voix, le Parti travailliste a obtenu son meilleur score en un quart de siècle. Les extrêmes eux ont été boudés: le Parti du Progrès a enregistré son pire résultat en seize ans.

Pourtant, après cette élection, dans laquelle il s'était fortement impliqué, Vegard Groeslie Wennesland a ressenti un immense vide s'installer en lui. L'étudiant boit une gorgée de café. Regarde son bracelet qui ne quitte pas son poignet. "Je suis incapable de l'enlever. C'est toujours très présent, comme un rappel de la gratitude que je devrais ressentir pour tout ce dont je peux encore jouir. Comme ce café très mauvais."

Il pousse un petit rire. Se tait un moment. Ajoute: "Et bien sûr, je le porte pour ceux que nous avons perdus."

QUELLE PLACE POUR LES VICTIMES AU PROCÈS ?

Dans son appartement d'Oslo, la psychologue Gry Staalsett, qui a pris en charge des survivants et des proches de victimes du 22 juillet, se prépare au procès qui débutera lundi.

Geir Lippestad, l'avocat de Breivik, a conseillé à ses compatriotes de se préparer au témoignage cru de son client devant la cour. "Non seulement il s'expliquera mais il dira aussi qu'il regrette de ne pas être allé plus loin", a-t-il dit la semaine passée, alors qu'une contre-expertise psychiatrique a conclu à la responsabilité pénale du tueur.

Une précédente expertise avait abouti à des conclusions diamétralement opposées. Il appartiendra à un panel de cinq juges de trancher cette question au cours du procès prévu pour durer dix semaines environ.

Ces derniers temps, Gry Staalsett, qui exerce depuis plus de vingt ans, a focalisé son travail sur la préparation de ses patients à cette nouvelle épreuve. "Le procès va décrire dans un langage juridique, sans prise aux émotions, les actes très cruels qui ont été commis", souligne-t-elle.

Les juges ont décidé qu'une partie des débats pourrait être télévisée, une rareté en Norvège. Mais il n'est pas question de retransmettre le récit que Breivik fera de ses actes, pour l'empêcher notamment de se servir de son procès comme d'une tribune politique.

Dans une lettre récente que s'est procuré le quotidien VG, Breivik souligne que "ce procès sera un cirque, une occasion absolument unique pour expliquer mes idées au monde". Ces idées, Breivik les a déjà longuement détaillées dans un manifeste de 1.500 pages mis en ligne sur internet avant de passer à l'acte.

Plus de 800 journalistes ont demandé à être accrédités. Des détails très crus seront exposés à la cour mais l'attention se portera avant tout sur Breivik, pas sur les victimes, insiste la psychologue qui relève que dans l'acte d'accusation, la description de chacune des 77 victimes du 22 juillet tient en cinq, six lignes.

Des proches et des survivants ont dit vouloir assister à toute la procédure. D'autres seront là par intermittences. Certains ont préféré quitté la Norvège le temps du procès.

"Nous avons suggéré aux familles de faire des projets, d'aller au cinéma, de faire des pauses. Sinon, ces dix semaines seront trop dures", poursuit Gry Staalsett.

PAS DE TENDANCE SÉCURITAIRE

Marte Oedegaarden était elle aussi sur l'île d'Utoya. Touchée à deux reprises au dos, elle a passé plusieurs mois à l'hôpital, dont elle n'est sortie qu'à Noël.

Avec sa mère, la députée travailliste Laila Gustavsen, elle a assisté en février à une audience publique sur le maintien en détention du tueur, où il a de nouveau affirmé avoir agi pour éviter la "destruction de la culture norvégienne" et a reconnu les faits tout en plaidant non coupable.

Sur son blog, la jeune fille de 18 ans écrit les difficultés de sa réadaptation. "Je dois m'exercer pour sortir de nouveau en société et me retrouver avec d'autres gens, je dois franchir une étape à la fois (...) J'ai le sentiment intense de vouloir devenir invisible."

Sa mère se désespère de ne pouvoir aider sa fille en détresse. "Cela me met en colère. Elle devrait pouvoir reprendre sa vie d'avant. Mais rien n'est plus comme avant. Il est étrange de voir à quelle vitesse une situation anormale devient normale", s'interroge-t-elle sur son propre blog.

Mais l'élue travailliste, qui siège à la commission parlementaire des Affaires étrangères et de la Défense, ne voit dans la tuerie d'Utoya aucun motif pour renforcer la législation antiterroriste en vigueur. Elle est même convaincue qu'il est crucial que la société norvégienne demeure une société ouverte.

Parmi la classe politique, seul le Parti du Progrès réclame un durcissement des mesures de sécurité.

Et une étude menée dès le mois d'août par l'UNI Rokkan Center de Bergen et l'Institut de recherches sociales d'Oslo a révélé que 52% des 2.252 personnes interrogées faisaient davantage confiance aux autres après Utoya qu'avant.

Plus de six personnes interrogées sur dix (62%) estimaient en outre ne pas se sentir "très inquiètes" par l'éventualité d'autres attaques de ce genre dans un proche avenir contre 3% se disant très inquiets.

L'enquête, publiée en janvier dans la revue Political Science and Politics, a permis de mettre en lumière la singularité de la réaction de la société norvégienne en la comparant avec la façon dont la société américaine, par exemple, avait fait face à l'attentat d'Oklahoma City, en 1995, où la destruction d'un bâtiment fédéral avait fait 168 morts.

A l'époque, un sondage réalisé pour NBC relevait que 58% des Américains étaient inquiets de nouveaux attentats terroristes.

Dag Wollebaek, qui a dirigé l'enquête, relie cette absence de peur-panique à la culture de confiance qui est profondément ancrée dans les sociétés scandinaves, au point que le nord de l'Europe est parfois considéré comme un "musée de la naïveté".

"Les gens tendent à attendre le meilleur des autres et du gouvernement", dit-il.

LE POIDS DE LA CULPABILITÉ

Dans un café de Skien, dans le sud du pays, Adrian Pracon, barman, décrit la dépression avec laquelle il se débat depuis neuf mois. En arrêt maladie, il ne peut plus entrer dans une pièce sans chercher à repérer tout de suite les issues de secours, sans observer les gens qui vont et viennent autour de lui. Il désigne des ouvertures dans le plafond de la salle du café. "Vous voyez, s'il y avait un incendie, nous serions en sécurité parce qu'ils serviraient d'extracteurs de fumée."

C'est devenu comme une seconde nature, car sur l'île d'Utoya, il n'y avait pas d'issue et le jeune homme de 22 ans a croisé à plusieurs reprises le tueur.

La première fois, raconte-t-il, "j'ai simplement pu dire: 'Ne tire pas.' Je me souviens qu'il a pointé son arme sur moi pendant un certain temps". A ce moment-là, poursuit-il, "mon seul espoir était qu'il me tire dans la tête, dans la tête pour que ça aille plus vite". Mais Breivik a rabaissé son arme, s'est retourné et s'est éloigné.

Adrian Pracon s'est alors allongé sur le sol, faisant le mort. "Mais je tremblais terriblement, je respirais très vite", continue-t-il. "Et soudain, j'ai entendu le bruit de ses pas juste devant moi. J'ai senti la chaleur du canon de son arme qu'il pointait sur moi. Je me suis dit que c'était terminé, qu'il m'avait eu."

La balle a traversé son épaule gauche. Il a survécu. Mais Adrian Pracon éprouve le plus grand mal à parler de son expérience à sa famille. Il éprouve de la culpabilité envers ses parents pour la peur et la souffrance qu'ils ont ressenties le 22 juillet avant d'apprendre qu'il avait survécu.

"Si je pouvais, je les ramènerais avant ce jour. Je suis désolé pour la souffrance que je leur ai infligé."

Henri-Pierre André pour le service français

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