En froid avec l'Occident, la Turquie se rapproche de la Russie

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    * Erdogan va rencontrer Poutine à Saint-Pétersbourg 
    * Cette visite est perçue comme une mise en garde à 
l'Occident 
    * Les Turcs sont furieux des critiques sur les purges 
post-putsch 
 
    par Nick Tattersall et Alexander Winning 
    ISTANBUL/MOSCOU, 5 août (Reuters) - Alors que les 
conséquences de la tentative de coup d'Etat du 15 juillet ont 
jeté un froid sur ses relations avec l'Europe et les Etats-Unis, 
le président turc Recep Tayyip Erdogan se rend mardi en Russie 
pour un entretien avec Vladimir Poutine aux allures de mise en 
garde adressée aux Occidentaux. 
    Les responsables turcs assurent que le déplacement d'Erdogan 
à Saint-Pétersbourg ne signifie pas que la Turquie, membre de 
l'Otan et candidate à l'adhésion à l'Union européenne, tourne le 
dos à ses alliés. 
    Il s'agit, disent-ils, de la suite logique du processus de 
réconciliation entamé plusieurs semaines avant le putsch avorté, 
après neuf mois de tensions et de sanctions commerciales qui ont 
suivi la destruction d'un chasseur russe par l'aviation turque 
près de la frontière syrienne. 
    Erdogan et de nombreux Turcs ont très mal pris les critiques 
des pays occidentaux sur la répression et les purges qui ont 
suivi la tentative de coup d'Etat et estiment que ceux-ci ont 
montré beaucoup moins d'énergie a condamner les agissements des 
militaires félons, qui ont bombardé le Parlement et provoqué la 
mort de 230 personnes. 
    Les relations avec les Occidentaux ont subi un tel coup de 
froid que le chef de la diplomatie allemande a déclaré cette 
semaine qu'Européens et Turcs se parlaient désormais "comme les 
émissaires de planètes différentes". Le chancelier autrichien a 
été jusqu'à suggérer une suspension des négociations d'adhésion 
de la Turquie à l'Union européenne.   
    "Pour Erdogan, cet entretien avec Poutine est certainement 
l'occasion d'envoyer à ses partenaires occidentaux le message 
que la Turquie pourrait avoir d'autres options stratégiques", 
souligne Sinan Ulgen, un ancien diplomate turc et expert du 
centre de réflexion Carnegie Europe. 
    "C'est un moyen de faire entendre que la Turquie pourrait se 
rapprocher stratégiquement de la Russie si ses relations avec 
l'Occident se dégradent. La Russie trouve aussi un intérêt à 
utiliser la crise entre la Turquie et l'Occident pour fragiliser 
la cohésion de l'Otan", ajoute Ulgen. 
     
    RECHERCHE DE COMPROMIS 
    Poutine sera seulement le deuxième dirigeant étranger à 
s'entretenir en tête-à-tête avec Erdogan depuis l'échec du 
putsch il y a trois semaines, après le président du Kazakhstan 
qui s'est rendu vendredi à Ankara. Les responsables turcs se 
sont publiquement interrogés sur le fait qu'aucun dirigeant 
occidental n'était venu manifester sa solidarité. 
    "La Russie et la Turquie sont toutes deux des parias aux 
yeux des Occidentaux", estime Andreï Kortounov, directeur 
général du Conseil des Affaires internationales russe, un centre 
de réflexion proche du ministère des Affaires étrangères. 
    "Face à ce constat, le coup d'Etat avorté a rapproché la 
Turquie de la Russie. Mais il reste de profondes divergences 
entre les deux pays", précise-t-il. 
    C'est le cas notamment à propos de la guerre en Syrie, où 
Moscou soutient le président Bachar al Assad tandis qu'Ankara 
réclame son départ, mais aussi dans le Caucase, où la Turquie a 
soutenu l'Azerbaïdjan dans son conflit contre l'Arménie, alliée 
de la Russie, à propos de la région séparatiste du 
Haut-Karabakh. 
    "L'entretien entre Poutine et Erdogan montrera jusqu'à quel 
point les deux camps sont prêts à rechercher un compromis. La 
question est de savoir si la désescalade tactique actuelle peut 
se transformer en partenariat stratégique", indique Kortounov. 
    Les Etats-Unis seront sûrement très attentifs à l'entretien 
entre les deux dirigeants. Les relations entre Washington et 
Ankara sont en effet empoisonnées par la présence sur le sol 
américain du prédicateur Fethullah Gülen, présenté par les 
autorités turques comme le commanditaire du putsch et qui fait 
l'objet d'un mandat d'arrêt. 
    Gülen, qui vit depuis 1999 en exil volontaire en 
Pennsylvanie, a nié toute responsabilité dans la tentative de 
coup d'Etat et la Maison blanche a indiqué qu'il ne serait 
extradé que si la Turquie apporte la preuve irréfutable de son 
implication, à la grande frustration d'Erdogan. 
    Le sujet devrait très largement dominer le programme de la 
visite que le secrétaire d'Etat américain John Kerry prévoit de 
faire en Turquie fin août. 
     
    AVERTISSEMENT AUX OCCIDENTAUX 
    "Dans un moment comme celui-là, la psyché turque attend des 
gestes de solidarité et d'unité, mais ce n'est pas du tout ce 
qu'exprime l'Occident", dit Faruk Logoglu, un ancien ambassadeur 
turc à Washington qui était jusqu'à récemment député du 
principal parti d'opposition laïque. 
    Si le voyage d'Erdogan en Russie peut être interprété comme 
un avertissement adressé aux Occidentaux, Logoglu dit douter 
qu'il ne traduise un alignement d'Ankara sur Moscou, ou une 
détérioration durable des relations avec les Etats-Unis. 
    "Les relations turco-américaines ont plusieurs fois été 
mises à l'épreuve par le passé et je pense qu'elles survivront 
aussi à celle-ci", insiste-t-il. 
    Un rapprochement russo-turc pourrait être plus problématique 
pour l'Union européenne, qui voit notamment d'un mauvais oeil le 
projet "TurkStream" de gazoduc entre la Russie et la Turquie au 
moment où elle cherche à réduire sa dépendance au gaz russe. 
    "L'UE veut diversifier ses fournisseurs et connecter 
l'Europe aux champs de gaz de l'est de la Méditerranée", 
rappelle Akin Unver, professeur de relations internationales à 
l'université Kadir Has d'Istanbul. "Si la Russie la 
court-circuite avec TurkStream, cela ne l'aidera pas dans cette 
tâche. Mais l'UE n'est pas en position de négocier. Elle est 
très faible politiquement." 
    Iouri Ouchakov, conseiller du Kremlin pour la politique 
étrangère, a déclaré que la Syrie serait le principal thème de 
l'entretien entre Poutine et Erdogan. TurkStream, des projets de 
centrales nucléaires et l'éventuelle reprise des vols charters 
russes vers la Turquie, suspendus depuis que le chasseur russe a 
été abattu en novembre dernier, figureront également au menu des 
conversations. 
    Sur la Syrie, Kortounov estime que les deux pays peuvent 
travailler ensemble aux grandes lignes d'une transition 
politique visant à mettre fin à cinq années de guerre civile et 
à élaborer une nouvelle Constitution syrienne. 
    "En coopération avec la Russie, nous voudrions faciliter une 
transition politique en Syrie le plus rapidement possible", a 
déclaré le porte-parole d'Erdogan, Ibrahim Kalin, à l'agence de 
presse russe TASS. Mais il a répété qu'Ankara continuait à 
considérer qu'une telle transition ne pourrait avoir lieu tant 
qu'Assad serait au pouvoir. 
    Kalin a qualifié les tensions avec la Russie de "turbulences 
sans lendemain" en rappelant que l'amitié entre les deux pays 
remonte à plusieurs siècles. 
    "Le contexte politique laisse penser qu'il y aura des zones 
de convergence entre la Turquie et la Russie", dit aussi Ulgen, 
l'ancien diplomate. "Mais il n'est pas réaliste de penser que la 
Russie est une alternative stratégique à l'ancrage de la Turquie 
à l'Ouest. La Turquie demeure une alliée de l'Occident", 
assure-t-il.  
 
 (Avec Tulay Karadeniz et Ercan Gurses à Ankara, Humeyra Pamuk à 
Istanbul et Maria Tsvetkova à Moscou; Tangi Salaün pour le 
service français, édité par Henri-Pierre André) 
 
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