En Chine, le vin est une cible prisée des faussaires

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LE VIN, CIBLE DES FAUSSAIRES EN CHINE
LE VIN, CIBLE DES FAUSSAIRES EN CHINE

par Terril Yue Jones

PEKIN (Reuters) - Bruno Paumard, maître de chai d'un vignoble chinois, éclate de rire en décrivant une bouteille qu'un ami lui a offerte il y a deux ans: un vin blanc censé venir du domaine de la Romanée-Conti orné d'une étiquette portant le logo du Château Lafite-Rothschild et indiquant comme origine la ville de Montpellier.

"C'est l'illustration la plus splendide d'un détournement d'une marque de vin qu'il m'ait été donné de voir", dit cet oenologue français qui travaille au domaine Château Hansen, en Mongolie-Intérieure.

Le domaine de la Romanée-Conti, en Bourgogne, ne produit qu'une faible quantité de vin blanc commercialisé sous le nom de Montrachet. Il n'a aucun lien avec le Lafite, qui vient de Pauillac, dans le bordelais. Quant à la mention de Montpellier sur l'étiquette, elle ne fait que parachever l'incroyable contrefaçon.

"On ne peut pas faire mieux que cela", s'esclaffe Bruno Paumard.

Charles Gaudfroy, gérant d'un restaurant français à Pékin, conserve en "collector" une bouteille d'un genre similaire. Un vin blanc sec "Romanee-Conti" (sic) en "appellation Côteaux du Languedoc contrôlée" et "mis en Montpellier" (re-sic) par un certain "Lafei Group" dont le logo reproduit le visuel des Domaines Barons de Rothschild, maison-mère du Château Lafite, avec ses quatre flèches entrecroisées, mais précise: "Vin rouge sec - Côteaux du Languedoc".

UN MARCHÉ EN PLEIN ESSOR

En Chine, cinquième marché mondial pour la consommation de vins, les restaurants, les supermarchés et les cavistes doivent se battre en permanence contre le faux et la copie, dont la proportion pourrait croître avec l'enquête ouverte par Pékin sur les importations de vins européens en riposte aux droits de douanes antidumping mis en place par Bruxelles contre les panneaux solaires made in China.

En 2012, les exportations européennes de vin vers la Chine - hors Hong Kong - ont atteint 257 millions de litres, pour une valeur de 978 millions de dollars (740 millions d'euros). Douze fois plus qu'en 2006, quand les exportations européennes de vin représentaient un montant de 83 millions de dollars.

Plus de la moitié de ces exportations provenaient en 2012 des vignobles français (139,5 millions de litres). Pour la seule année 2011, la consommation des vins de Bordeaux a bondi de 110%.

Si le bras de fer engagé entre la Chine et l'Union européenne devait déboucher sur une surtaxe des vins européens, les vins de renom devraient pouvoir limiter les dégâts en raison de leur prestige.

La contrefaçon en revanche est un souci majeur, même si son ampleur est impossible à déterminer, affirme Jim Boyce, observateur du marché chinois du vin qui tient le blog grapewallofchina.com.

"Les produits qui sont contrefaits sont ceux qui sont très populaires", dit-il. Et l'essor et l'engouement de ces dernières années pour le vin n'ont évidemment pas échappé à l'attention des faussaires. Si les prix devaient augmenter du fait d'une surtaxe, leurs marges suivraient le même mouvement.

VOUS PRENDREZ BIEN UN VERRE DE "CHÂTELET LAFITE" ?

Des spécialistes du marché chinois évoquent souvent le Château Lafite 1982, estimé à 10.000 dollars la bouteille. Il y aurait en circulation en Chine, disent-ils, plus de bouteilles de Château Lafite 1982 que la maison n'en pas produites cette année-là.

"Je n'ai jamais vu de bouteilles de faux Lafite 82", rétorque Christophe Salin, directeur général des Domaines Barons de Rothschild joint au téléphone, qui se rend régulièrement en Chine depuis vingt ans.

En revanche, il observe que le problème réside dans la "créativité" des experts chinois de la contrefaçon. "Ils utilisent parfois notre nom de façon amusante", dit-il. On peut ainsi trouver sur les linéaires chinois du "Châtelet Lafite".

La marque Lafite est si populaire en Chine, elle est à ce point symbole du luxe, qu'on la retrouve dans le nom d'un bar - le "La Fite (sic) British Exotic Bar" de Pékin - ou d'un hôtel, le "Beijing Lafitte Chateau Hotel" (avec deux 't').

La maison Torres Wines, qui importe plusieurs vins en Chine, dont un autre bordeaux, le Château Mouton-Rothschild, se heurte à des problèmes similaires: Sun Yu, son directeur des ventes, évoque ainsi des bouteilles de "Mouton & Fils" ou d'"Edouard Mouton".

"Cela se produit dans des villes de second ou de troisième rang, où les populations ne connaissent pas beaucoup le vin", dit-il.

Pour lutter contre la contrefaçon, des producteurs s'emploient parfois à détruire les bouteilles vides après des dégustations, histoire d'éviter qu'elles ne soient récupérées et recyclées par des faussaires et remises en vente avec un breuvage sans grand rapport avec le vin d'origine.

Dans le même ordre d'idée, les grandes marques de spiritueux, également victimes de la contrefaçon, ont mis en place des systèmes de bouteilles consignées, là encore pour éviter qu'une bouteille vide ne soit réutilisée. Comme pour les billets de banque, des systèmes de sécurité et d'authentification invisibles à l'oeil nu sont également en vigueur.

On peut aussi rendre les bouteilles plus difficiles à copier. Ainsi, le nom du domaine Château Hansen, en Mongolie-Intérieure, apparaît en relief juste sous le goulot, ce qui complique la production de copies bas de gamme.

Les Domaines Barons de Rothschild utilisent eux des scellés sur leurs bouteilles de Château Lafite et de Carruades de Lafite depuis le millésime 2009. Mais d'autres systèmes de protection et d'identification sont appliqués depuis 1996. Et il n'est pas question de les révéler.

"Si vous me montrez une bouteille de Lafite, je pourrai vous dire immédiatement où elle a été mise en bouteille, entre autres. La contrefaire n'est pas aisée", dit Christophe Salin.

Avec Lincoln Feast; Henri-Pierre André pour le service français

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