Elie Cohen (CNRS) : « L'Italie est la clé de voute actuelle de la zone euro »

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L'Italie doit régler d'urgence sa crise politique. A terme, il faudrait surtout que la zone euro donne à la BCE le rôle de prêteur en dernier ressort estime Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS et membre du Conseil d'analyse économique.

François Fillon a annoncé lundi un nouveau plan de mesures d'austérité visant à dégager 7 milliards d'euros d'économies en 2012 (18,6 milliards d'euros d'économies d'ici 2013). Comment le jugez-vous globalement ?

Elie Cohen : D'abord, ce qui est chiffré au-delà de 2012 n'a pas beaucoup de sens pour des raisons électorales que l'on comprend aisément. Ensuite, je trouve ce plan d'un parfait classicisme. L'essentiel de l'effort n'est pas mis sur les réductions de dépenses budgétaires qui ne s'élèveront qu'à 500 millions d'euros en 2012 mais sur l'augmentation des recettes (5 sur les 7 milliards d'euros) et la diminution des prestations sociales ! Le gouvernement met surtout l'accent sur des recettes nouvelles, soit par suppression de quelques niches fiscales, soit par augmentation de la fiscalité de la consommation ou de l'épargne, soit par non indexation des barèmes (IRPP, ISF). Au final, l'effort demandé est négligeable par rapport au déficit structurel du pays, le gouvernement cherche toujours à concilier l'esprit des mesures annoncées au lendemain de l'élection présidentielle de 2007 -en maintenant par exemple l'exonération fiscale des heures supplémentaires, ce qui est funeste sur le plan économique !- avec les contraintes budgétaires issues de la crise. Ce sont pourtant des logiques incompatibles.

L'Italie concentre actuellement toutes les inquiétudes des marchés. Le pays peut-il basculer selon vous dans un scénario à la grecque ?

E.C : Depuis une décennie, le rythme de croissance de l'Italie est inférieur à celui de la moyenne des membres de la zone euro. De plus le pays ploie sous le poids de la dette (120% du PIB) qui était maîtrisable tant que les perspectives de croissance s'amélioraient. Avec la dégradation de la conjoncture et le manque de crédibilité du gouvernement italien (des engagements solennels n'ont jamais été votés par sa majorité parlementaire), la question de la solvabilité de l'Italie est ouvertement posée. La spirale est infernale : déficit de crédibilité, inquiétudes des marchés, hausse des spreads de taux (écart grandissant entre le taux italien et le Bund allemand), difficultés à financer sa dette quand la croissance disparait etc. Il faut que Berlusconi parte et laisse la place à un gouvernement « sérieux » probablement dirigé par l'ancien commissaire européen Mario Monti. Cette nomination permettrait de faire baisser les spreads, les marchés anticipant un plan de mesures structurelles indispensables. Fiscalité, marché du travail, régime de retraites etc. : des réformes urgentes doivent être engagées! Il faut également que l'Italie investisse dans ses infrastructures.

Sinon ?

E.C : La situation est beaucoup plus inquiétante que pour la Grèce car l'Italie représente la troisième économie de la zone euro et cumule une dette de 1.900 milliards d'euros. Le FESF n'est pas calibré pour soutenir la dette italienne si cette dernière devenait insoutenable pour le gouvernement italien. J'ajoute que même le FMI n'a pas les moyens de secourir l'Italie. Il est donc absolument vital que les Italiens règlent eux-mêmes et rapidement la crise politique actuelle afin de desserrer l'étreinte sur leur dette et sur la zone euro dans son ensemble. L'Italie est la clé de voute actuelle de la zone euro.

L'évolution de la situation politique en Grèce avec la formation d'un gouvernement d'union nationale peut-il conduire également à desserrer la contrainte sur ce pays ?

E.C : Les dirigeants européens se sont mis d'accord pour mettre la Grèce sous tutelle afin de lui éviter de faire défaut (abandon de créance de 108 milliards des créanciers privés, baisse des taux appliqués à la Grèce etc.). En contrepartie, le gouvernement grec doit mettre en place des réformes structurelles majeures. George Papandréou a voulu se redonner une légitimité politique en proposant un référendum mais la manoeuvre a échoué. Les oppositions violentes ont redoublé et le couple Merkel-Sarkozy l'a rappelé à l'ordre sans ménagement. Résultat, le plan du 27 octobre devrait être adopté rapidement et la droite grecque revenir au pouvoir à l'issue d'élections générales comme en Espagne et au Portugal dans les mêmes circonstances. Rappelons toutefois que c'est l'opposition conservatrice qui a maquillé les comptes publics de la Grèce. Papandréou n'a fait qu'hériter d'une situation budgétaire calamiteuse.

Comment jugez-vous globalement la gestion de la crise grecque par les Européens ?

E.C : La gestion de la crise grecque, pays ne représentant que 2% du PIB de la zone euro, révèle les formidables dysfonctionnements de la gouvernance européenne : nous avons fabriqué une crise majeure à partir d'une difficulté mineure. En fait la crise a révélé les défauts du traité de Maastricht et les insuffisances de sa mise en oeuvre. La crise a d'abord révélé que les économies ne convergeaient pas malgré l'Euro. Au contraire les écarts de compétitivité se sont creusés entre le nord et le sud de la zone euro La monnaie unique a été propice au développement d'effets de spécialisation entre les pays européens du nord industriels et exportateurs et les pays du sud désindustrialisés et déficitaires. Cet effet de spécialisation a entraine logiquement des flux de capitaux des pays excédentaires vers les pays déficitaires. Ce mouvement a commencé à être entravé quand des doutes sur la solvabilité grecque ont émergé. Puis, la défiance n'a fait que s'accroître entre le nord et le sud, une défiance entretenue par les atermoiements des dirigeants européens hésitants entre leur volonté de sauver la Grèce, de « punir » les marchés et d'éviter la contagion. Au passage on a découvert que la gouvernance par les règles et les sanctions ne marchait pas. Le pacte de stabilité et de la croissance (la sanction pour un pays qui ne respecte pas les critères de déficit public), la « no bail out clause » (pas d'aide à un pays en difficulté) et la « no exit clause » (pas de sortie de l'euro possible) sont incompatibles en temps de crise. Cette crise a ainsi mis en relief la différence de perception très vive entre d'un côté des marchés financiers mondialisés et de l'autre des dirigeants fort de leur légitimité démocratique mais qui sont persuadés qu'il faut « punir » les marchés. La faible compréhension des mécanismes à l'oeuvre sur les marchés et des enjeux de la crise par les principaux dirigeants européens, Angela Merkel en tête, m'a particulièrement frappé.

Le temps des politiques n'est pas celui des marchés. Des décisions ont été prises malgré tout. Que reprochez-vous principalement aux dirigeants européens, BCE compris ?

E.C : La crise s'est amplifiée après le 21 juillet car il a fallu attendre le mois d'octobre pour voir les parlements nationaux ratifier l'accord de Bruxelles ! A la faveur de la crise, on a reconnu un droit de veto de fait au Bundestag, le parlement allemand, et instauré un « duomvirat » déséquilibré France-Allemagne à la tête de l'Europe. Le système de gouvernance de l'Union européenne n'a pas de ligne directrice. Ces dispositifs ne fonctionnent pas.

Que faudrait-il faire ?

E.C : Reconnaître que la zone euro a besoin d'une banque centrale qui assure le rôle classique de prêteur en dernier ressort. Face à un assaut spéculatif sur la dette italienne aucun FESF ne fait l'affaire, il faut une intervention massive de la Banque centrale. Les dirigeants allemands s'opposent encore à une monétisation trop large de la dette européenne et refusent que la BCE s'arroge le rôle de prêteur en dernier ressort. Ils justifient cela par le fait que la zone euro n'est pas une fédération. Seulement, gérer une monnaie unique sans un prêteur en dernier ressort n'est pas viable à terme. Pendant dix ans, les marchés ont « acheté » l'idée de l'euro mais cette confiance dans la monnaie unique est aujourd'hui érodée. La crise actuelle nous oblige à repenser complètement la gouvernance de la zone euro.

En tant que spécialiste d'économie industrielle, comment expliquez-vous l'incapacité de l'économie française à résorber son déficit commercial ?

E.C : Les problèmes de sous-compétitivité de l'économie française, notamment par rapport à l'Allemagne, sont aujourd'hui flagrants. Des crises successives nous ont révélé les insuffisances de notre système productif, incapable de monter en gamme, en spécialisation, en valeur ajoutée... Pourquoi la France qui a mené à bien des grands projets industriels pendant les Trente glorieuses n'a pas réussi à prendre le virage de l'économie de la connaissance ? Parmi les raisons que l'on peut invoquer, on remarque que le budget public alloué à la R&D, autour de 4% à l'époque du Général de Gaulle, est tombé aux alentours de 2,2%. Par ailleurs, notre système institutionnel est mieux armé pour développer des grands projets étatistes plutôt que de favoriser l'innovation décentralisée, au niveau des PME notamment. La volonté politique existe mais la fragmentation, le saupoudrage des initiatives publiques (cf. pôles de compétitivité trop nombreux), la création de meccanos institutionnels, et globalement le manque de moyens donnent de trop faibles résultats.

Propos recueillis par Julien Gautier

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  • M8171911 le jeudi 10 nov 2011 à 11:27

    marchar...rière toute!encore un qui trouve normal (et même insuffisant!)qu'une partie de la population vive grassement et tranquillement sur le dos des autres avec la certitude absolue de l'emploi à vie,en se moquant souverainement des travailleurs exposés. De sorte qu'une proportion effrayante de jeunes Français voit son avenir dans la fonction publique ou parapublique! comment s'étonner de la plongée de notre pays?

  • titoumac le mercredi 9 nov 2011 à 20:02

    Nous les français, nous étions le pays des lumières. Nous avons tout inventé, la télé, la photo, la voiture, etc..... Et comme ce sont les ingénieurs qui inventent et que de nos jours ce sont les commerciaux qui récoltent. tu m'étonnes que l'on invente plus rien. L'allemagne elle a tout compris, elle valorise ses ingérieurs et ils inventent !

  • marchar2 le mercredi 9 nov 2011 à 16:44

    M4709037 ... C'est tout l'inverse depuis 10 ans (cadeaux sur cadeaux aux entreprises et massacre des fonctionnaires plus boucherie chez les seuls réellement imposés (la classe moyenne) ... et ça marche pas !Alors, arrêtes de picoler et revois ton histoire récente... lol

  • M4709037 le mercredi 9 nov 2011 à 15:36

    Un pays dirigé par des élus majoritairement fonctionnaires ne peut dynamiser le secteur privé que ces élus ne connaissent pas et qu'ils détestent même d'une manière générale puisque assimilé au capitalisme honteux. Ne nous étonnons pas que ce secteur privé ait perdu de sa compétitivité accablé aussi de taxes et de cotisations diverses. Avec Hollande, Hamon, Aubry, Mélenchon et cie la situation ne pourra qu'empirer.

  • marchar2 le mercredi 9 nov 2011 à 14:51

    ce gouvernement n'a malheureusement rien compris encore une fois...Il se trouve qu'il fait le jeu des US comme d'hab (eux retrouveront la croissance avant nous en faisant marcher la planche à billets... entre autre...)Tandis-que nous en seront encore à un 10 ème plan de rigueur et que plus personne ne consommera en France faute de moyens...Ras le bol que 20% des ménages supportent toujours tout ici... et surtout pas les plus aisés comme d'hab...Avec Fillon (& co) on l'a dans le Fi.on

  • fuchsrob le mercredi 9 nov 2011 à 14:49

    Pourquoi ne pas émettre une sorte de rente perpétuelle Pinay qui pourrait éponger une partie importante de la dette et la figerait dans le temps ?

  • M9543155 le mercredi 9 nov 2011 à 13:11

    Concernant les mesures d'austérité de la France,n'importe quel abruti en effectuant unesimple addition,s'aperçoit que l'effort est insuffisant pour obtenir une discontinuité des intérêts de la dette.Election ou pas,il faut le faire.Bien evidemment je suis d'accord avec les propos de monsieur Zlie Cohen.Hopalong

  • jdemart2 le mercredi 9 nov 2011 à 10:55

    hélas tout cece me semble juste !

  • M9000455 le mercredi 9 nov 2011 à 10:43

    L'allemagne a toujours bien fonctionné avec un marck fort et s'est trouvé à l'aise avec un euro fort et elle a bétonné les institutions et notamment la BCE pour lutter contre l'inflation et conserver un euro fort. Les pays du sud de l'Europe dont la France ont toujours fonctionné avec une monnaie maintenue faible à coups de dévaluations.Leurs faibles compététitivités sont incompatibles avec un euro trop fort. Ce qui est curieux, c'est que la crise de l'euro ne l'empêche pas de demeurer fort.

  • M1084720 le mercredi 9 nov 2011 à 08:01

    Pas de salut sans réduction de la dette des pays des 17. Un emprunt réservé aux nationaux réservé à cette seule réduction, sous contrôle de la BCE . Un taux de 3 à 4 % serait suffisant en France s'il est assorti d'indexation fiable (pas l'or de Giscard mais un panier du type "prix du kwh EDF, de la baguette, du m2 moyen de la TH et de la TF etc) et de succession originales mais non coûteuses pour l'Etat du type "libre choix dans le successeur".