Egypte-Sissi va asseoir son pouvoir malgré un nouveau Parlement

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* Les difficultés économiques demeurent mais Sissi reste populaire * Les législatives commencent dimanche * Elles doivent se dérouler jusqu'en décembre * La plupart des opposants sont en prison * La constitution pourrait être modifiée par Michael Georgy Le CAIRE, 16 octobre (Reuters) - Le nouveau Parlement égyptien qui sera issu des élections législatives qui commencent dimanche est censé symboliser le retour du pays à la démocratie, mais il ne devrait en pratique que consolider le pouvoir du président Abdel Fatah al Sissi, considéré par ses détracteurs comme de plus en plus autoritaire. Après avoir renversé l'islamiste Mohamed Morsi, premier président démocratiquement élu de l'Egypte, en juillet 2013 alors qu'il était à la tête de l'armée, Abdel Fatah al Sissi a été officiellement élu à la présidence de la république en mai 2014 avec près de 100% des suffrages. Depuis, ses principaux opposants, les Frères musulmans mais aussi les jeunes révolutionnaires qui s'étaient soulevés contre Hosni Moubarak en 2011, ont été jetés en prison et il s'est assuré le soutien des grandes puissances occidentales. C'est un scénario qui se répète en Egypte depuis le renversement de la monarchie en 1952, soulignent les observateurs : les ex-généraux promettent la liberté et la prospérité et finissent par gouverner avec une main de fer. "A certains signes, on voit que Sissi s'estime au-dessus de la politique", note Nathan Brown, professeur à l'université George Washington aux Etats-Unis. "A mon avis, il se considère comme un chef qui a été choisi et qui ne doit être soumis à quelque supervision que ce soit." Sur le papier, le nouveau Parlement, qui sera élu en plusieurs étapes jusqu'au mois de décembre, sera doté de pouvoirs importants. Il aurait par exemple la capacité de bloquer la décision du président Sissi de soutenir l'Arabie saoudite dans sa guerre contre les rebelles houthis soutenus par l'Iran au Yémen. Il pourrait aussi rejeter son choix du Premier ministre ou même procéder à sa destitution. Mais, en l'absence de candidat issu des Frères musulmans ou d'une véritable opposition laïque, le Parlement ne devrait compter que des membres de la classe politique favorables au chef de l'Etat. GRANDE DISCIPLINE Pour la suite, certains anticipent déjà une modification de la constitution, adoptée par référendum après l'éviction de Mohamed Morsi. Khaled Dawoud, opposant qui vient de démissionner de ses fonctions de porte-parole du Parti de la constitution (Destour), estime que, plutôt que de réduire les pouvoirs du Parlement, les partisans de Sissi pourraient vouloir modifier la disposition de la loi fondamentale qui limite à deux mandats de quatre ans la durée du passage à la présidence. Ceux qui connaissent personnellement le chef de l'Etat le décrivent comme un homme observant une grande discipline, au bureau dès cinq heures du matin, mais capable aussi d'écouter ses conseillers. "Il revoit ses décisions en fonction des conseils des gens qui connaissent les dossiers", assure Sameh Seif Elyazal, un ancien officier des services de renseignement -- comme Abdel Fattah al Sissi lui-même -- qui dirige la principale coalition loyaliste candidate aux élections. "D'autres pourraient dire : non, je suis le président et ma décision est définitive, mais il n'est pas comme cela du tout." Même s'il est un peu moins adulé qu'au début -- on l'a vu en béret et lunettes de soleil sur des t-shirts, des boîtes de chocolat et même sur des sous-vêtements féminins --, le président est toujours très soutenu, malgré les signes de mécontentement croissant face à la hausse des taxes et des prix alimentaires. Les services sanitaires sont dans un état désastreux et le taux de chômage atteint 44% chez les nouveaux diplômés. Pour redresser l'économie, Sissi a annoncé de grands projets comme la création d'une nouvelle capitale dotée d'un immense aéroport, à l'instar de ce qu'avait fait le président Gamal Abdel Nasser après le renversement de la monarchie en 1952. TROUVER DE L'ESSENCE Le canal de Suez a il est vrai été élargi en un an. Mais pour les opposants, ce genre de projet détourne l'attention des réformes sensibles sur le plan politique, telles que la baisse des subventions ou l'optimisation des services publics, jugées nécessaires pour que l'Egypte bénéficie d'une croissance économique durable. Malgré un déficit budgétaire élevé, Sissi a accru les dépenses militaires. Il a notamment acheté des Rafale français et les porte-hélicoptères Mistral. Ces milliards auraient mieux faits d'être dépensés dans les domaines de la santé, de l'éducation ou dans le développement des infrastructures dans les zones rurales, estiment les opposants au président. Comme ses prédécesseurs, Sissi s'est présenté comme indispensable pour le monde arabe. Il a notamment avancé l'idée d'une force régionale pour lutter contre le groupe Etat islamique. Depuis le renversement de Mohamed Morsi, des centaines de militaires égyptiens sont morts en combattant un groupe djihadiste ayant prêté allégeance à l'EI dans le nord du Sinaï. Les Egyptiens peuvent avoir des réserves sur la politique menée par leur président mais, avec 40.000 prisonniers politiques derrière les barreaux, selon les estimations des organisations de défense des droits de l'homme, descendre dans la rue est devenu risqué. D'autant que, l'Egypte ayant évité de tomber dans un chaos à la libyenne, l'Occident risque d'ignorer ceux qui seraient tentés de dénoncer des élections législatives de façade. Les Egyptiens eux-mêmes sont divisés. Témoin, ce récent débat entendu un soir à l'heure du thé dans la banlieue de Minya, une ville de Moyenne-Egypte. "Sous Morsi, il n'y avait pas d'électricité. Tu pouvais toujours essayer de trouver de l'essence ici, à Minya. Il n'y avait pas de sécurité et on avait peur d'être dans la rue le soir. Sissi est en train de ramener la sécurité", dit un jeune homme, récemment diplômé. Un autre, vêtu d'une djellaba verte, lui répond doucement: "Est-ce qu'on ramène la sécurité en mettant tous ses opposants en prison?" (Avec Lin Noueihed à Minya et Eric Knecht; Danielle Rouquié pour le service français, édité par Tangi Salaün)

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