Effectifs, les heures difficiles de la BFI

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DOSSIER : RÉGLEMENTATION ET INNOVATION, LES BFI SE RÉINVENTENT

Les temps changent. Selon l’étude récente de l’institut Tricumen[1], les revenus des grandes banques d’investissement mondiales ont reculé de 4 % sur un an.

Depuis la crise, la rentabilité des banques d’affaires s’est en effet dégradée dans le monde avec une accentuation des écarts entre les zones géographiques, les BFI européennes étant davantage à la peine. Le net recentrage du modèle économique de plusieurs acteurs (notamment Barclays, Crédit Suisse, Deutsche Bank, UBS…) et les changements de dirigeants accompagnent une inévitable mutation. En témoignent également la baisse des effectifs et la diminution de la masse salariale qui représente désormais moins de 50 % du montant des charges.

Plusieurs facteurs expliquent ce recentrage. En premier lieu, les réglementations (EMIR, CRD4, CRR[2]) ont rendu ces activités de financement et d’investissement plus gourmandes en fonds propres, tout en impliquant des investissements dans les systèmes d’information et le Risk Management. De plus, comme dans toutes les industries, les progrès technologiques se manifestent à travers le Big Data et l‘intelligence artificielle dont on parle tant aujourd’hui.

Grégoire de Lestapis (BBVA), Christophe Mianné (Société Générale), Pierre de Montessus (BOA Merrill Lynch) et Patrick Soulard (Unicredit) notamment témoignent des évolutions dans ce dossier réalisé en partenariat entre la revue Analyse financière et Banque & Stratégie/Groupe Revue Banque, avec la participation de la journaliste Anne Bechet. Des experts expliquent aussi comment les évolutions sont poussées à la fois par des technologies comme les Blockchain et l’entrée des Fintech dans la sphère financière. Enfin, comme l’expliquent Thierry Philipponnat (FIR) ou Laurence Pessez (BNP Paribas), la question climatique et son coût potentiel sur les fonds propres représentent un facteur supplémentaire de changement.

Si l’image des BFI s’est détériorée ces dernières années, l’avenir pourrait s’éclaircir une fois les adaptations stratégiques réalisées. Les entreprises ne peuvent que l’espérer ; elles qui s’adressent à ces pôles d’activités dans le cadre d’opérations complexes, en réclamant une relation de confiance comme clients de stratégies de financement fines et spécifiques, comme l’exprime ici le directeur financier du groupe Bonduelle.

EFFECTIFS, LES HEURES DIFFICILES DE LA BFI

Effectifs, les heures difficiles de la BFI
Effectifs, les heures difficiles de la BFI

Les BFI européennes ont vu baisser leur part dans le PNB des groupes et leurs effectifs. Les stratégies peuvent être classées en trois catégories : celles qui ont mené les réductions d'activités les plus sévères ; celles qui se sont limitées à restreindre la voilure et, enfin, celles qui ont maintenu leurs effectifs.

Les résultats décevants des activités de marchés ces dernières années ainsi que le renforcement du cadre réglementaire ont imposé un changement de paradigme pour de nombreuses banques. Auparavant tirées par les activités de leur banque de financement et d’investissement (BFI), elles sont aujourd’hui contraintes de s’adapter et faire évoluer leur organisation de façon à se concentrer sur des activités moins risquées, moins consommatrices en fonds propres et en liquidité et dégageant une marge suffisante.

Quelles sont les conséquences réelles de cette stratégie sur les activités BFI ? Afin de le comprendre, nous avons étudié l’évolution du PNB et des effectifs des BFI de onze banques européennes de premier plan sur la période 2008-2014.

Pour cette analyse, outre les quatre principaux groupes bancaires français ayant une BFI, nous avons retenu sept autres banques européennes “universelles” disposant d’une BFI et publiant les données relatives au PNB et aux effectifs pour ces activités[3] (cf. figure 1).

Panel retenu pour les banques européennes
Panel retenu pour les banques européennes

UN IMPACT DES CRISES NETTEMENT PLUS FORT SUR LES ACTIVITÉS BFI

Au global entre 2010 et 2014 – 2010 étant l’année où le PNB BFI moyen de notre panel a atteint son plus haut niveau sur la période – les PNB des BFI de notre échantillon oscillent entre une baisse de - 4,2 % et de - 63,9 % pour une moyenne de - 33 %. En comparaison, le PNB moyen des groupes bancaires détenant ces BFI n’a reculé que de 11,9 % sur la période.

Toutes les banques affichent donc des revenus en baisse pour leurs activités BFI. Dans le détail, on constate les réductions les plus fortes pour Unicredit, RBS, Barclays et Deutsche Bank. À l’inverse, les banques ayant le mieux résisté sont Natixis et Santander (cf. tableau 2).

Les PNB des groupes bancaires ayant moins reculé, on observe dans le tableau 3 que toutes les banques du panel ont donc logiquement vu la part de leur PNB BFI dans celui du groupe baisser entre 2010 et 2014, cette dernière étant passée de 34,0 % en 2010 à 25,9 % en 2014 (moyenne pondérée sur cet échantillon).

Evolution des PNB groupe et BFI de l'échantillon entre 2008 et 2014
Evolution des PNB groupe et BFI de l'échantillon entre 2008 et 2014

Evolution du ration PNB BFI / Groupe entre 2008 et 2014
Evolution du ration PNB BFI / Groupe entre 2008 et 2014

LES CONSÉQUENCES SUR L’EMPLOI

Les effectifs des BFI du panel affichent une baisse de 32,8 % en moyenne pondérée entre 2010 et 2014. Il est à noter que les réductions les plus notoires ne concernent pas les banques françaises ; et que seule BNP Paribas a vu ses effectifs augmenter sur la période, hausse expliquée par l’intégration des effectifs BFI de Fortis en 2010-2011. Quant aux effectifs groupe, ils affichent une baisse plus mesurée de l’ordre de 10,5 % sur la même période (cf. tableau 4). De manière similaire au PNB, si l’on considère le ratio effectifs BFI / effectifs groupe, celui-ci est en baisse, passant de 11,6 % à 8,7 % entre 2010 (maximum sur la période) et 2014. C’est sans surprise RBS, Deutsche Bank et Unicredit qui ont vu le poids de leurs effectifs BFI le plus diminuer en proportion sur la période 2010-2014 (cf. tableau 5).

Evolution des effectifs groupe et BFI de l'échantillon entre 2008 et 2014
Evolution des effectifs groupe et BFI de l'échantillon entre 2008 et 2014

Evolution du ration PNB BFI / Effectifs Groupe entre 2008 et 2014
Evolution du ration PNB BFI / Effectifs Groupe entre 2008 et 2014

TROIS TENDANCES SELON LES BFI

Face à ces évolutions, il est possible de catégoriser les stratégies des banques selon trois tendances.

Première tendance, les banques ayant réduit largement les activités BFI telles que Deutsche Bank, Unicredit, RBS. Afin d’adapter leur BFI au changement d’environnement économique et réglementaire, certaines banques ont effectué de profondes restructurations et/ou drastiquement réduit les effectifs afin de retrouver le chemin de la croissance. Ainsi, les plus grosses baisses d’effectifs BFI du panel concernent RBS, Unicredit et Deutsche Bank (respectivement - 80,2 %, -75,6 % et -48,6 % sur la période 2010-2014), qui ont réduit et continuent de réduire comme en attestent les dernières actualités, de manière drastique le champ de leur BFI. Par exemple, Unicredit a réorganisé les pôles de son groupe à deux reprises, en 2011 et 2013, avec à chaque fois une diminution de la BFI au profit des réseaux de banques de détail. Les banques britanniques ne sont pas en reste : RBS a annoncé en mars 2015 la suppression de près de 14 000 emplois principalement sur les activités marchés (après une baisse de plus de 80 000 emplois au sein du groupe depuis 2010) dans le cadre d’un plan de sortie de ses activités titres et la perspective d’un recentrage sur le marché britannique.

Deuxième tendance, la baisse des revenus issus de la BFI a poussé d’autres établissements tels que Crédit Agricole, UBS et Barclays, à seulement réduire la voilure sur leurs activités de BFI. Crédit Agricole a recentré son activité sur le métier de banque de détail et n’a conservé que les activités de BFI “utiles” à ses clients. Les effectifs BFI ont ainsi baissé de 42,8 % entre 2010 et 2014 contre -17,1 % pour les effectifs groupe, ce qui s’explique en grande partie par les cessions de ses filiales de courtage Cheuvreux et CLSA finalisées mi 2013. Autre exemple, la banque UBS, plombée par des investissements massifs dans les subprimes, a vu le PNB de son activité BFI et les effectifs baisser respectivement de 30,5 % et 29,3 % entre 2010 et 2014 contre 12,4 % et -6,9 % au niveau groupe. Depuis 2012, la banque suisse effectue en effet un recentrage sur ses métiers de gestion de fortune et réduction de ses activités de fixed income. Fin 2012, il a été annoncé un plan de réduction mondial portant sur la suppression de 10 000 emplois (dont 2 000 en front office) d’ici 2017. Barclays de son côté a communiqué sur la suppression de 7 000 emplois au sein de la banque d’investissement d’ici fin 2016, annonce qui succède à deux précédentes vagues de suppression d’effectifs faites début 2014, dans le cadre d’une refonte radicale au sein de la banque d’investissement et plus de 15 000 suppressions de postes depuis 2010.

Troisième tendance : les banques ayant préservé leurs effectifs. Les soubresauts des crises n’ont pas empêché certaines banques d’étoffer ou du moins de maintenir les effectifs de leur BFI. Ainsi Santander et BNP Paribas ont augmenté leurs effectifs BFI entre 2009 et 2014 avec des hausses comprises entre 3,3 % et 28,1 %. À l’inverse, les effectifs groupe étaient en baisse de 0,4 % en moyenne pondérée sur la même période. Globalement la part des effectifs BFI sur les effectifs groupe reste stable sur la période 2010-2014 pour BNP Paribas, Santander, Crédit Suisse et Société Générale.

DES STRATÉGIES SIMILAIRES ENTRE LES GRANDES BANQUES EUROPÉENNES.

Au-delà de la réduction des effectifs, les stratégies par ligne métiers sont similaires. D’une part, toutes les banques visent à réduire les activités de marché risquées et consommatrices de RWA, telle que les activités de trading de change et de matières premières (FICC[4]). D’autre part, selon le panel, les activités BFI en hausse sont principalement constituées du marché actions et des métiers conseil & advisory (dites fee-earning operations). Les activités cash management et trade finance logées pour certaines banques au sein de la BFI sont également en hausse avec une concurrence forte sur les coûts.

Bien sûr, la réduction des coûts reste à l’ordre du jour des plans stratégiques de toutes les grandes banques. Cela se traduit par des efforts continus en termes d’outsourcing et d’offshoring/nearshoring, une optimisation des processus (e.g. le développement de plateforme électronique de trading), un repositionnement vers l’Asie, marché à plus forte croissance…

Également, certaines BFI voient la fin d’avantages acquis avec, par exemple, la réintégration dans les fonctions groupes des fonctions finance ou compliance qui étaient précédemment distinctes pour les BFI.

Enfin, fait inhérent au contexte actuel : le renforcement des fonctions risques et compliance. Ces dernières années, les grandes banques de la place ont augmenté leurs effectifs compliance de 35 à 60 % selon les banques, ces recrutements représentant plus de la moitié des créations de poste dans certaines banques.

DES BFI FRANÇAISES PLUTÔT STABLES

Si globalement les BFI de notre panel ont effectivement perdu 32,8 % de leurs effectifs (soit près de 55 000 emplois) et vu leur PNB reculer de 11,9 % entre 2010 et 2014, la plus grande partie provient de la réorganisation des BFI de Deutsche Bank, d’Unicredit, ainsi que de RBS. En excluant ces trois banques de notre panel, la baisse des effectifs aurait été de 16,7 % et celle du PNB BFI de 26,7 %.

On constate en revanche sur la période une baisse plus relative des effectifs BFI des banques françaises avec la volonté de conserver un modèle diversifié de banque universelle avec une BFI forte. Ceci se traduit comme le montre le graphique ci-dessous (cf. tableau 6) par des effectifs dans les BFI françaises plutôt stables sur la période en comparaison avec la forte baisse constatée depuis 2010 pour l’ensemble des banques du panel.

Pour ce qui est de l’avenir, le PNB de l’ensemble des BFI devraient être plus stable désormais. En revanche, les conséquences sur l’emploi sont incertaines du fait d’une part des tendances telles que l’outsourcing et d’autre part un ROE plus faible qu’auparavant. En effet, de 2010 à 2014, le recul du PNB reste de 10 points supérieur à celui des effectifs.

Evolution des PNB et effectifs des BFI
Evolution des PNB et effectifs des BFI

La revue Analyse financière éditée par la Société française des analystes financiers (SFAF)

Edition n°58 - Janvier à mars 2016

www.sfaf.com

 

[1] Tricumem.com : Capital Markets results review 3Q15. Étude publiée le 15 novembre 2015.

[2] EMIR, CRD4, CRR : European Market Infrastructure Regulation (EMIR) ; Capital requirements directive (CRD4), Capital requirements Regulation (CRR).

[3]Certaines banques n’ont pu être retenues dans ce panel en raison d’informations non disponibles dans les rapports d’activité sur le périmètre des activités BFI uniquement (PNB ou effectifs).

[4]Fixed income, currencies and commodities.

 
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