ECLAIRAGE-Les enjeux de l'offensive au Yémen

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par William Maclean DUBAI, 26 mars (Reuters) - L'intervention militaire lancée par l'Arabie saoudite et ses alliés sunnites dans le conflit au Yémen fait monter les enjeux et accentue les risques d'une guerre par procuration entre le royaume wahhabite, gardien de l'islam sunnite, et l'Iran, principale puissance régionale chiite. (voir ID:nL6N0WS09Z ) L'évolution de la situation pourrait avoir des conséquences sur d'autres conflits en cours au Moyen-Orient, en Irak et en Syrie par exemple. Elle pourrait aussi influencer les négociations en cours sur le programme nucléaire iranien. L'aggravation du conflit est également motif d'inquiétudes pour les marchés: le Yémen est située sur une voie maritime stratégique, le détroit de Bab-el-Mandeb. L'annonce du déclenchement de l'offensive a immédiatement fait bondir les cours du pétrole. "Une désintégration totale du Yémen placera la région entière du Golfe sur une corde raide", estime Jon Alterman, du Center for Strategic and International Studies (CFIS) de Washington. "Elle rendra la gestion des relations entre le Conseil de coopération du Golfe (ndlr, Arabie saoudite, Koweït, Emirats arabes unis, Qatar, Oman et Bahreïn) et l'Iran bien plus difficile et provoquerait probablement des attaques terroristes contre une série d'alliés des Etats-Unis." Pour les gouvernements arabes du Golfe, soutenus par les Occidentaux, l'essor des miliciens chiites houthis du Yémen, qui étaient sur le point de prendre Aden, la ville du sud du pays où s'est réfugié le président yéménite, lorsque l'offensive a été lancée mercredi soir, démontre l'implication de l'Iran derrière les différents mouvements chiites de la région. Des analystes tempèrent ces accusations: ils considèrent que le Yémen, à l'extrémité de la péninsule arabique et chasse gardée de l'Arabie saoudite, n'est pas une priorité stratégique pour Téhéran, bien moins en tout cas que l'Irak ou la Syrie, où la république islamique est un acteur majeur des crises en cours. Mais Jon Alterman prévient que "si on continue sur la voie d'une guerre par procuration (au Yémen), il est probable que le conflit fera rage pendant des années". CHIITES CONTRE SUNNITES La crise yéménite menace de déboucher sur une confrontation directe entre les partisans de l'islam chiite et les partisans de l'islam sunnite. Les miliciens houthis sont des zaïdites, une branche de l'islam chiite dominante dans les terres du nord du Yémen. L'islam chaféiste, qui relève de la branche sunnite, est majoritaire dans le sud et l'est du pays. Contrairement à la Syrie et à l'Irak, les fidèles de ces deux écoles religieuses prient ensemble dans les mêmes mosquées et coexistent pacifiquement depuis des siècles. Les houthis, qui se sont emparés de la capitale, Sanaa, en septembre dernier et ont étendu depuis leur emprise vers le sud et Aden, affirment mener une révolution au nom de l'ensemble de la population yéménite et nient toute intention religieuse. Mais les partis islamistes et les tribus sunnites rejettent cette affirmation. NAVIGATION MARITIME Le détroit de Bab-el-Mandeb, qui sépare le Yémen et Djibouti, est l'une des voies maritimes les plus stratégiques de la planète, carrefour entre l'Asie, l'Europe et les Etats-Unis. Reliant le Golfe d'Aden et la mer Rouge et conduisant au canal de Suez, il est vital pour l'approvisionnement en hydrocarbures. Sa fermeture contraindrait les pétroliers en provenance du Golfe à un long détour par la pointe sud de l'Afrique. L'Egypte, qui a prévenu qu'elle ne resterait pas immobile si ses intérêts sont menacés, a annoncé l'envoi de plusieurs bâtiments pour sécuriser le Golfe d'Aden. AL QAÏDA ET l'ETAT ISLAMIQUE Le Yémen est la base territoriale d'Al Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), considéré comme la branche la plus active du réseau fondé par Oussama ben Laden. AQPA s'est rendu responsable depuis des années d'attentats à la bombe et de fusillades au Yémen, a planifié des projets d'attentat contre les Etats-Unis et revendiqué récemment l'attaque contre la rédaction de l'hebdomadaire Charlie Hebdo le 7 janvier à Paris. Plusieurs régions isolées du sud et de l'est du Yémen sont sous sa coupe. Mais l'Etat islamique (EI) semble profiter du chaos pour s'implanter à son tour: il a revendiqué les deux attentats suicides qui ont fait près de 140 morts et plus de 350 blessés le 20 mars à Sanaa dans des mosquées fréquentées par des chiites. IMPLICATION ÉTRANGÈRE Pays pauvre aux structures fragiles, divisé par des allégeances tribales changeantes, le Yémen est le théâtre d'ingérences extérieures depuis des décennies. L'Arabie saoudite, premier pays exportateur de pétrole au monde, s'efforçait de longue date d'assurer une certaine stabilité en finançant des islamistes et des chefs de tribu. L'Iran, qui a réclamé jeudi l'arrêt immédiat des opérations militaires conduites par Ryad, est un nouvel acteur dans le jeu yéménite. D'après des responsables yéménites et iraniens, Téhéran a formé, financé et armé les rebelles houthis - ces derniers démentent bénéficier d'une formation militaire de l'Iran. Les Etats-Unis, qui coopéraient avec les autorités yéménites en matière de lutte contre le terrorisme et procédaient à des attaques de drone contre des militants présumés, apportent à l'offensive saoudienne une aide logistique et une assistance en matière de renseignement. Mais en ayant fermé son ambassade, le mois dernier, et réduit sa présence dans le pays, Washington n'a plus la même capacité d'action. CRISE HUMANITAIRE Avant l'accélération de ces derniers jours, l'Arabie saoudite avait déjà suspendu la plupart de son aide financière au Yémen, redoutant qu'elle soit détournée par les Houthis, indique-t-on de sources yéménites et occidentales. L'an dernier, d'après les Nations unies, les combats ont temporairement déplacé quelque 100.000 habitants (sur une population totale de 25 millions environ). La faim, l'absence d'accès à l'eau potable, le défaut d'infrastructures et la corruption ambiante menacent en outre les quelque 250.000 réfugiés plus anciens, des Somaliens pour la plupart, qui vivent au Yémen. SÉPARATISME SUDISTE Depuis la réunification du Nord et du Sud en 1990, les sécessionnistes du sud accusent les Nordistes de Sanaa de mener des politiques discriminantes. Le conflit pourrait attiser de nouveau les visées indépendantistes du mouvement sudiste Hirak. (Henri-Pierre André pour le service français)

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