ECLAIRAGE-L'école française au défi de "l'après-Charlie"

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* Les enseignants se sentent démunis * La laïcité à l'épreuve de la mixité sociale * Les programmes d'éducation civique en question par Sophie Louet et Gilbert Reilhac PARIS, 22 janvier (Reuters) - "Depuis ce matin, cavalcades dans les couloirs aux cris de 'Je ne suis pas Charlie'". "Petit prof", enseignante de français dans un collège du nord de Paris classé en zone d'éducation prioritaire (ZEP), égrène anonymement sur Twitter les turbulences d'une vie de professeur, des cahots quotidiens que les attentats meurtriers de Paris et Montrouge (Hauts-de-Seine) ont accentués jusqu'à ébranler les fondements de l'Education nationale. "Parler, écouter, répondre, expliquer, dialoguer, recommencer, encaisser, ignorer provocations, rester calme, être tolérant. Ma matinée", déclarait-elle le 8 janvier, jour de la minute de silence en mémoire des 12 victimes de Charlie Hebdo. Ils sont plusieurs professeurs, pas forcément des zones les plus "sensibles", à avoir témoigné, sur les réseaux sociaux, des blogs, ou verbalement, de leur difficulté à faire respecter ce temps de recueillement, troublé dans certains collèges par des élèves fustigeant les caricatures du prophète Mahomet, évoquant des thèses complotistes ou dénonçant un présumé "deux poids deux mesures" des pouvoirs publics face à la liberté d'expression. "Il y a un négationnisme rampant, qui s'amplifie depuis des années", notamment sur la Shoah, souligne Serge Chauvet, professeur d'histoire-géographie dans un lycée de Mulhouse. Des chefs d'établissement ont même renoncé à la minute de silence pour éviter des perturbations. Le ministère de l'Education avait recensé au 14 janvier quelque 200 incidents, dont 40 ont été signalés à la police et à la justice. "Il y a une omerta sur ces problèmes depuis très très longtemps dans l'Education nationale", déplore Valérie Marty, présidente de la Peep, Fédération des parents d'élèves de l'enseignement public. "J'ai l'image du furoncle qui était là depuis un moment et qui a explosé", avance Serge Chauvet, pour qui "l'institution est assez pleutre". "On a l'impression de sortir de la tranchée et de se faire canarder", dit-il en évoquant le cas d'un professeur d'arts plastiques de Mulhouse suspendu pour avoir présenté de manière "inappropriée" des caricatures de Mahomet à ses élèves de 4e. "Nos élèves passent de classe en classe sans redoublement. Ils arrivent en seconde, ils possèdent 400 mots, alors avec l'humour, ils ont du mal". "SAUPOUDRAGE" Pascale, professeur d'histoire-géographie dans un lycée du Val-de-Marne, raconte "le malaise" des élèves musulmans qui estiment que les juifs sont mieux traités en France et que les programmes survolent l'islam ou l'esclavage, contrairement à la Shoah. Il y a cet élève "d'une famille très catholique, qui m'a dit à la fin de l'heure : 'J'ai pas osé le dire pendant le cours, mais ils (les dessinateurs de Charlie Hebdo) l'ont quand même un peu cherché", relate Nolwenn Neveu, professeur de sciences économiques et sociales à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines). Au-delà des inévitables incidences sécuritaires de "l'après-Charlie", qui a mis en lumière le parcours erratique des trois jeunes tueurs - Saïd et Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly - l'école s'est retrouvée en première ligne pour réaffirmer "les valeurs essentielles de la République". "La remise en cause de la place de l'école dans la société, une forme de relativisme ambiant, ont contribué à une perte de repères plus globale", concède la ministre de l'Education nationale Najat Vallaud-Belkacem, qui a annoncé jeudi une série de mesures axées sur la laïcité et l'autorité. Le SNUipp-FSU, premier syndicat d'enseignants du primaire, s'inquiète du fardeau imposé ainsi à l'école qui, "non seulement aurait échoué dans sa mission d'éducation à la citoyenneté" mais "devrait de plus trouver pratiquement seule les solutions pour en finir avec les idées reçues, la violence". De nouveaux programmes d'éducation morale et civique sont annoncés pour la rentrée 2015, de la primaire à la terminale, en appui de la Charte de la laïcité instaurée en 2013, afin de "développer la pédagogie de la laïcité". Des "outils pédagogiques" -- "squelettiques" aux dires d'une enseignante -- ont été mis à la disposition des enseignants pour "réfléchir et débattre" avec les élèves, un livret de prévention de la radicalisation est en préparation. "Les cours d'éducation civique, les mômes en ont une heure tous les 15 jours : on leur dit qu'il faut payer les impôts, aimer l'armée, connaître les institutions...", dit Nolwenn Neveu. "Si on veut faire de l'éducation à la citoyenneté, on ne fait pas de saupoudrage, il faut débattre, mais il n'y a pas d'espace de débat dans un lycée". LE RETOUR DE "L'AUTORITÉ" Selon le rapport 2013-2014 de l'Observatoire de la laïcité, la politique éducative de la laïcité est "encore globalement insuffisante", faute notamment du manque de formation des enseignants. L'accent a été mis sur ce point jeudi. "L'idéal républicain, pour les élèves, c'est des mots. Ce sont des consuméristes. On leur balance des grandes idées, mais l'efficacité est limitée. Chaque prof fait ce qu'il peut", témoigne Serge Chauvet. "De plus, on a du mal à lutter face à la contre-culture d'internet." Pour l'ancien ministre de l'Education Luc Ferry, qui fit adopter en mars 2004 la loi encadrant le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse à l'école, les programmes ne sont pas à la hauteur des enjeux. "Les mots 'antisémitisme, racisme, communautarisme, crime contre l'humanité, génocide' ne figurent pas dans les programmes du primaire, les rédacteurs ont préféré 'discriminations', (...) c'est une erreur totale", a-t-il dit aux Echos. "Il faut en parler avec les petits. (...) Avec les 14-15 ans, quand vous avez une fraction de ces jeunes qui trouve que Daesh c'est formidable, c'est trop tard". Mais pour l'ancien ministre, c'est avant tout aux parents de faire "le boulot d'éducation morale". Il prône la création d'une véritable "école des parents", nom donné à un programme de soutien lancé en 2008 pour les familles en difficulté. Valérie Marty juge le concept inopportun. "C'est vrai que le parent est le pilier, mais ce n'est pas restaurer l'autorité d'un parent que de l'envoyer à l'école. Si on les envoie à l'école, c'est qu'ils ne sont pas au niveau..." L'autorité, l'opposition de droite en fait son leitmotiv pour réclamer au gouvernement "une école de la discipline" et, pour certains élus UMP, l'obligation de porter l'uniforme et de chanter La Marseillaise. Najat Vallaud-Belkacem a insisté jeudi sur le respect des rites républicains. Jean-Michel Wavelet, référent laïcité depuis 2013 dans l'académie de Metz-Nancy, espère que "les événements" vont "susciter un intérêt redoublé pour la Charte de la laïcité". "Les gens se sentent appartenir à une même République quand elle est attaquée, mais la cassure est aussi sociale". (avec le Service France, édité par Yves Clarisse)

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  • M2833874 le jeudi 22 jan 2015 à 17:09

    L'aprés 'Chalie', c'est trés simple, direction la poubelle pour les déchets non recyclables.