ECLAIRAGE-Comment les primaires se sont imposées dans le paysage français

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    * La droite organise une primaire ouverte : une première 
    * Un président en exercice contraint de s'y soumettre 
    * Un processus irréversible ? 
 
    par Simon Carraud 
    PARIS, 18 novembre (Reuters) - Longtemps perçues comme une 
curiosité américaine, les primaires ouvertes s'imposent depuis 
une dizaine d'années comme un rituel de la vie politique 
française, y compris à droite où l'on privilégiait il y a encore 
peu le culte du chef charismatique. 
    A gauche, l'usage est désormais si établi qu'un président en 
exercice, l'impopulaire François Hollande, devra pour la 
première fois s'y plier s'il souhaite briguer un nouveau mandat. 
    Rien ne garantit que cette tendance sera irréversible mais, 
à l'approche de la présidentielle de 2017, la présence annoncée 
de Marine Le Pen au second tour rend les primaires plus 
incontournables encore pour les deux bords traditionnels. 
    Les voilà contraints de faire bloc chacun de leur côté avant 
le scrutin : un éparpillement des candidatures condamnerait l'un 
ou l'autre des deux camps à une élimination quasi certaine au 
premier tour. Et à un sérieux examen de conscience. 
    Même Nicolas Sarkozy vante aujourd'hui les mérites d'un 
"vrai exercice démocratique", lui qui a un temps caressé 
l'espoir d'imposer l'évidence de sa candidature avant 2017 et de 
rendre par la même occasion une éventuelle primaire caduque. 
    Il n'était pas le seul récalcitrant à droite, marquée par sa 
lointaine tradition bonapartiste, toujours attachée à la 
mystique gaullienne de la rencontre d'un homme et du peuple et 
tétanisée par sa propre prédisposition aux guerres intestines.   
    "Les primaires ne sont pas une bonne chose, car c'est une 
machine à s'autodétruire", estimait en 2011 le député 
Jean-François Copé, qui s'est depuis converti au principe, au 
point de participer à la campagne en cours. 
    L'idée est pourtant née à droite à la toute fin des années 
1980, à l'initiative de Charles Pasqua qui a même, une fois 
devenu ministre de l'Intérieur en 1993, travaillé à un projet de 
loi encadrant le mécanisme.  
     
    "STRATÉGIE DE SURVIE" 
    A l'époque, la droite explique ses défaites de 1981 et 1988, 
face à un Parti socialiste soudé derrière François Mitterrand, 
par les divisions sempiternelles entre le RPR - l'ancêtre des 
Républicains d'aujourd'hui - et l'UDF. Elle cherche alors le 
moyen le plus sûr de les surmonter. 
    Mais les négociations entre les deux partis voisins 
n'aboutissent jamais et le débat lancé par Charles Pasqua est 
vite couvert par le fracas de la bataille entre Jacques Chirac 
et Edouard Balladur, en 1994-95.     
    Durant les deux décennies suivantes, la droite se range 
derrière Jacques Chirac devenu président puis Nicolas Sarkozy, 
lequel organise tout de même, en 2007, un semblant de primaire 
aux allures de plébiscite - le choix est réduit à un candidat 
unique et le scrutin réservé aux militants encartés à l'UMP. 
    Deux événements conduisent les dirigeants à revoir leur 
position: le succès de la primaire ouverte de la gauche en 2011, 
qui donne des idées au camp d'en face, et le traumatisme de la 
querelle Jean-François Copé-François Fillon pour la présidence 
de l'UMP, en 2012, d'où le parti sort en morceaux, fracassé par 
les haines réciproques et les soupçons de fraudes.    
    "Les partis ne sont plus capables d'organiser des votes 
internes honnêtes. On l'a vu au congrès de Reims en 2008 pour le 
PS et lors du vote Copé-Fillon en 2012. Les votes internes sont 
trop entachés de soupçons pour être crédibles", selon Rémi 
Lefebvre, professeur de sciences politiques à Lille.  
    "Les formations font donc appel à l'extérieur et se dotent 
d'autorités indépendantes pour superviser leurs primaires", 
ajoute le chercheur, pour qui ce processus sonne à la fois comme 
un "aveu d'impuissance des partis" et une "stratégie de survie". 
    Subitement, la droite ne voit donc plus les primaires comme 
un piège, la machine à alimenter ses rancoeurs futures mais au 
contraire comme l'instrument permettant de les réguler. A partir 
de 2012, le principe chemine donc dans l'esprit des dirigeants 
de droite, en particulier chez les candidats en puissance qui 
voient là une possibilité de sortir du lot.    
    François Fillon y est favorable, Alain Juppé et Bruno Le 
Maire aussi, Nicolas Sarkozy finit par s'y résoudre : les 
primaires sont entérinées en 2015 avec l'adoption des statuts 
des Républicains, successeurs d'une UMP discréditée. 
    On s'inspire alors des modalités adoptées par le Parti 
socialiste en 2011: on installe une Haute autorité, comme à 
gauche cinq ans plus tôt, on fixe un nombre équivalent de 
bureaux de vote - 10.228 contre un peu plus de 9.000 à gauche - 
et on mise sur une participation du même ordre. 
    Au deuxième tour, en 2011, 2.800.000 électeurs avaient fait 
le déplacement, donnant à François Hollande un surcroît de 
légitimité pour la campagne à venir. 
     
    SOCIALISTES ORPHELINS 
    "Les primaires sont un formidable outil de mobilisation, une 
façon de commencer à entrer en campagne", relève Eric Treille, 
chercheur associé au laboratoire de Sciences Po Rennes. "Pour 
les élus de droite et de gauche, il s'agit d'une conversion très 
pragmatique à ce système et à son efficacité électorale." 
    La gauche n'en est donc pas à son coup d'essai, d'autant que 
les socialistes, orphelins de François Mitterrand, ont organisé 
en 1995 une élection réservée à leurs seuls adhérents pour 
désigner un successeur, en l'occurrence Lionel Jospin, puis à 
nouveau en 2006, en l'absence de candidat naturel, en ouvrant le 
scrutin à des milliers de nouveaux militants qui ont préféré 
Ségolène Royal à Dominique Strauss-Kahn ou Laurent Fabius. 
    "Les primaires restent très liées à une vacance de 
leadership", résume Eric Treille. 
    Les écologistes en offrent la meilleure preuve puisqu'ils 
ont organisé en urgence, cette année, une élection pour trouver 
un candidat de secours après le retrait de Nicolas Hulot, 
jusque-là attendu comme le sauveur. 
    Voilà aussi pourquoi François Hollande, au plus bas dans les 
enquêtes d'opinion et malmené dans son propre camp depuis la 
parution d'un livre de confidences aux effets dévastateurs devra 
passer par une primaire s'il se représenter : il n'a pas d'autre 
choix pour retrouver un peu de sa légitimité perdue. 
    Une première pour un chef de l'Etat en exercice dans 
l'histoire d'une Ve République dont la vie est de plus en plus 
rythmée par la présidentielle. 
    "On peut penser qu'il s'agit d'une tendance durable, sauf si 
on assiste cette année à un accident industriel, des fraudes 
massives par exemple, à droite ou à gauche", estime Jérôme 
Fourquet, de l'institut Ifop. 
    Selon lui, les sympathisants de droite, pour qui c'est 
pourtant une nouveauté, ont déjà commencé à s'approprier leur 
primaire : environ 20% d'entre eux pensent aller voter dimanche, 
puis le 27 novembre à l'occasion du deuxième tour.   
 
 (Edité par Yves Clarisse) 
 
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