EADS, une entreprise "normale" en quête de stratégie

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EADS MUE
EADS MUE

par Cyril Altmeyer et Tim Hepher

PARIS (Reuters) - EADS va opérer mercredi sa mue la plus spectaculaire depuis sa création en 2000, devenant enfin une entreprise normalisée, débarrassée de l'imbroglio actionnarial qui pesait sur le fonctionnement de ce groupe étendard de l'industrie européenne de l'aérospatiale et de la défense.

Le nouvel EADS, doté d'un conseil d'administration remanié et dégagé pour l'essentiel des influences étatiques, pourra ainsi se réinventer une stratégie en s'appuyant sur les succès d'Airbus, de loin sa principale filiale, sans plus chercher à contrebalancer son importance par ses autres activités.

Les actionnaires, réunis en assemblée générale extraordinaire à Amsterdam, se prononceront mercredi sur une nouvelle structure actionnariale mettant la France et l'Allemagne sur un pied d'égalité avec 12% du capital chacune, avec un flottant porté d'environ 50% à 72% du capital.

"Le changement le plus important est la dissolution du pacte d'actionnaires (entre Lagardère, Daimler et l'Etat français) qui a régi EADS pendant 13 ans et la distinction entre les participations et les droits des actionnaires d'un côté et la gouvernance et le contrôle opérationnel de l'autre", a déclaré mardi Tom Enders à Reuters.

"Dans ce contexte, le conseil d'administration sera renforcé et deviendra réellement indépendant", a-t-il souligné. "(...) EADS deviendra une entreprise normale."

Cette réorganisation, fruit d'un accord signé en décembre dernier, Tom Enders l'a bâtie sur les ruines du projet de fusion avec le britannique BAE Systems, pour lequel il a bataillé pendant les mois qui ont suivi son arrivée à la tête de la maison-mère d'Airbus début juin 2012.

"C'est vraiment l'oeuvre d'Enders. Il a reconnu rapidement l'échec des négociations avec BAE et a réussi à capitaliser sur cet échec en en faisant un vrai succès", souligne Christophe Ménard, analyste chez Kepler Securities.

"C'est quelque chose qui aurait pu prendre deux ou trois années à la suite de l'échec d'EADS-BAE - c'est-à-dire un temps politique", ajoute-t-il, notant que Tom Enders avait réussi à imposer un tempo plus rapide, cohérent avec le monde des affaires.

Marwan Lahoud, responsable de la stratégie chez EADS, a orchestré la manoeuvre aux côtés de Tom Enders.

Le "nein" du gouvernement allemand au mariage EADS-BAE n'avait pas seulement sonné le glas de la première vraie tentative de concrétiser le vieux rêve d'une Europe de la défense.

Cette occasion manquée a fait une autre victime : le plan "Vision 2020", présenté en 2007 par Louis Gallois, prédécesseur de Tom Enders, et qui visait à équilibrer le chiffre d'affaires tiré du géant Airbus et celui des autres divisions du groupe.

Mais l'avionneur européen, à coups de commandes géantes, n'a cessé d'augmenter son importance au sein d'EADS dont il représente 68% des ventes contre 64% en 2007, au point que la question de rebaptiser tout le groupe Airbus a refait surface - sans qu'EADS confirme l'envisager.

ANCRAGE DANS LA DÉFENSE

Pendant ce temps, Eurocopter et la filiale spatiale Astrium ont continué à se développer, mais le pôle défense et sécurité, Cassidian, a accumulé les déconvenues, entre erreurs stratégiques - comme le projet abandonné de drone Talarion - et cure d'austérité dans les budgets militaires européens.

La défense constitue un amortisseur en cas d'inversion du cycle d'activité dans l'aéronautique à moyen terme, même si le carnet de commandes d'Airbus, nourri par la croissance exponentielle du trafic attendue en Asie, protégera encore EADS pendant de nombreuses années.

Tom Enders a récemment réaffirmé son attachement au secteur de la défense, qui est certes menacé par des coupes budgétaires en Europe et aux Etats-Unis, mais qui présente un relais de croissance impressionnant dans des géants émergents qui cherchent à s'armer, comme l'Inde.

Il s'est dit la semaine dernière persuadé que la consolidation allait se poursuivre en Europe dans ce secteur.

Fort d'une imposante trésorerie nette de 12,3 milliards d'euros au 31 décembre 2012, qu'il va partiellement utiliser pour son programme de rachat d'actions à hauteur de 15%, EADS pourrait partir à la chasse aux acquisitions.

"Les groupes de défense américains sont moins gênés par l'interférence étatique ou politique et donc peuvent ravir les cibles intéressantes en Europe si elles sont ouvertes à une acquisition", souligne Christophe Ménard.

"On peut très bien avoir deux tempos d'acquisitions : que les cibles les plus intéressantes soient prises par les Américains très rapidement et que du côté européen cela mette un peu plus de temps", ajoute-t-il.

A l'automne, les Allemands se rendront aux urnes pour les élections législatives, remettant en jeu le mandat de la chancelière Angela Merkel.

Pendant ce temps en France, le parlement adoptera la loi de programmation militaire (LPM) pour la période 2014-2019, soumettant le secteur de la défense à une diète budgétaire, avec des grands programmes supprimés ou réduits.

Les cartes pourraient ainsi être rebattues en Europe, faisant réapparaître, après deux tentatives au cours de la décennie écoulée, le scénario d'un rachat de Thales, qu'avait dirigé jusqu'en 2009 Denis Ranque, le futur président du conseil d'administration d'EADS.

Cyril Altmeyer, édité par Jean-Michel Bélot

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