Du centre social à l'école d'ingénieurs, un nouveau monde au bout de la rue

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Une habitante du quartier du Mas-du-Taureau à Vaulx-en-Velin, en février 2008 ( AFP/Archives / FRED DUFOUR )
Une habitante du quartier du Mas-du-Taureau à Vaulx-en-Velin, en février 2008 ( AFP/Archives / FRED DUFOUR )

Cela fait 40 ans qu'une école d'ingénieurs est installée à Vaulx-en-Velin, en banlieue lyonnaise. Des jeunes d'un centre social de la ville viennent d'en pousser la porte pour participer à un projet de recherche. Sur un sujet tout trouvé: la discrimination.

"Pour nous, l'ENTPE, c'était pas une école, c'était la piscine", confie Kamelia Rachidi, 14 ans. Allusion aux cours de natation qu'elle a eus dans le bassin de l'établissement, sans en savoir plus.

Samia Bencherifa, qui dirige le pôle "ados" du centre social Georges-Lévy, confirme: pour que parents et copains viennent écouter ces apprentis-chercheurs, le temps d'une soirée d'échanges, il a fallu leur expliquer où se trouve l'Ecole nationale des travaux publics de l'Etat.

En plein centre-ville pourtant, à deux pas de la mairie.

Dans le grand amphithéâtre, le public est venu en nombre écouter une dizaine de ces jeunes parler de leur travail. Depuis la rentrée, ils interrogent des habitants de Vaulx-en-Velin sur leur parcours, leur quotidien, l'accès à l'éducation, au logement, à l'emploi... En utilisant une grille de questions professionnelle.

Leur étude s'est faite dans le cadre d'un partenariat entre le centre social et l'ENTPE, qui participe à un projet de recherche international sur le sentiment et l'expérience de la discrimination, et leurs conséquences en termes de participation et de citoyenneté. Il est mené en France (Lille, Paris, Bordeaux, Vaulx) ainsi qu'à Londres, Los Angeles et Montréal.

"Chemin faisant", les scientifiques ont souhaité impliquer de jeunes Vaudais dans leur projet. "On s'est rendu compte qu'on ne pouvait pas seulement utiliser les gens comme objets de recherche", explique Anaïk Purenne.

Le centre social, lui, est toujours soucieux d'ouvrir de nouveaux horizons aux jeunes - et "qu'on parle d'eux autrement". Car depuis les émeutes de 1990 à Vaulx-en-Velin, l'étiquette de la délinquance leur colle à la peau. "Alors qu'ils sont capables de franchir des frontières quand on les autorise à le faire", souligne Samia Bencherifa.

- 'Ancrée dans les esprits' -

Dans l'amphithéâtre, c'est Nordine Kallouche, 13 ans, qui prend le micro en premier.

"C'est pas juste une expérience théorique, ça a des effets dans notre vie", dit-il. "Ça nous a beaucoup aidés", renchérit Naïm Naili, 19 ans.

L'hôtel de ville de Vaulx-en-Velin, en février 2014
L'hôtel de ville de Vaulx-en-Velin, en février 2014 ( AFP/Archives / PHILIPPE DESMAZES )

"C'est difficile d'aborder une personne. Au début on avait un peu honte de poser des questions. Et puis elles parlaient bizarrement des discriminations, comme si ce n'était pas grave", explique Norène Smaani, 13 ans.

Exemple à l'appui: une Vaudaise lui a raconté avoir fait des études alors que ses deux sœurs aînées avaient été orientées, d'emblée, vers des filières professionnelles. Pour elle, sa mère avait insisté, contre l'avis des enseignants. "Mais elle ne s'étonnait pas qu'il ait fallu deux filles avant de pouvoir être orientée comme elle le souhaitait", relève l'adolescente.

Samia Bencherifa abonde: la discrimination est ancrée dans les esprits. "Quand ils cherchent un stage de troisième, les jeunes me disent souvent: +c'est normal qu'on galère parce qu'on est pauvre, parce qu'on nous calcule pas, parce qu'on habite à Vaulx+".

Le phénomène est tellement intégré et banalisé que la déléguée locale du défenseur des droits n'enregistre pas, ou presque, de plaintes en la matière, souligne Anaïk Turenne. Même pour les contrôles au faciès, qui reviennent pourtant souvent dans les entretiens.

Deux jours après avoir rencontré un gendarme qui leur a expliqué le cadre légal en vigueur, le hasard a fait qu'un des jeunes soit contrôlé sur la voie publique par des policiers. Qui lui ont ri au nez quand il leur a dit qu'ils n'étaient pas autorisés à le fouiller sans motif...

"Toute façon, t'auras jamais raison avec eux", murmure une mère de famille dans le public de l'ENTPE en entendant l'anecdote. Les jeunes, eux, ont eu à coeur d'établir une "carte des droits", indiquant à qui s'adresser en cas d'abus.

Ils l'ont distribuée en fin de soirée. Avec l'espoir de changer la donne, à l'instar de Mathilde Sour, 14 ans: "Car si c'est pas réglé tout de suite, qui le fera ?"

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