Des robots trop rares, trop vieux

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par Marc Joanny

PARIS (Reuters) - Les chefs d'entreprise français accusent volontiers le coût du travail d'être un frein à la compétitivité mais ils n'investissent pas pour autant dans la robotisation, pourtant gage de gains de productivité.

Le parc français de robots industriels est non seulement réduit, il est aussi largement obsolète.

"Si 34.500 robots industriels sont actifs en France, on en compte deux fois plus en Italie et plus de quatre fois plus en Allemagne", note Vincent Schramm, le directeur général du Symop, syndicat des technologies de production.

Depuis 1990, le coût des robots a été divisé par deux, celui de la main-d'oeuvre a augmenté de 40% et le parc robotique a progressé en moyenne de 6% par an dans le monde, quand il a stagné en France, selon le Symop, qui réunit près de 250 entreprises regroupant 16.000 salariés et réalisant un chiffre d'affaires de deux milliards d'euros.

L'année 2011 a enregistré un record en termes d'investissement dans les automates industriels, selon la Fédération internationale de la robotique, avec 150.000 robots acquis dans le monde, soit 30% de plus que l'année précédente. Mais les industriels français en ont installé à peine plus 3.000 cette année-là, contre 19.500 pour leur concurrents allemands.

"Notre parc de robots est complètement dépassé", note Alexandre Mirlicourtois, économiste à l'institut Xerfi, qui estime que 8% à 10% du parc est mis au rebut chaque année au niveau mondial, contre 4% seulement en France.

"Un robot dure donc plus d'une vingtaine d'années en France contre 10 seulement dans le reste du monde", explique-t-il.

D'après les données de l'OCDE et de la Banque mondiale, la France compte 23.200 serveurs sécurisés, des serveurs informatiques de qualité professionnelle, rappelle-t-il aussi.

Rapporté au nombre d'habitants, la France a quatre serveurs sécurisés pour 10.000 habitants, le Japon sept, l'Allemagne 10, le Royaume-Uni et les Etats-Unis 16, soit un rapport de un à quatre. "La France est à la traîne et même en voie de sous-développement relatif", résume Alexandre Mirlicourtois.

UN COÛT MOYEN DE 120.000 EUROS PAR ROBOT

Les raisons ne manquent pas pour expliquer ce retard.

Pour Catherine Simon, fondatrice du salon spécialisé dans la robotique InnoRobo, des dirigeants de PME ont encore un a priori négatif et estiment, à tort, que le robot est réservé aux grandes cadences et complexe à utiliser.

Elle souligne aussi que les robots ont longtemps été considérés par les syndicats de salariés comme un danger pour l'emploi. De plus, leur mise en place nécessite en général une réorganisation du processus de production et donc de longues négociations avec les représentants des salariés.

Leur coût financier et l'insuffisance des moyens des entreprises sont aussi mis en avant. "Aujourd'hui le parc de robots industriels installés en France l'est essentiellement dans l'automobile et donc dans des grands groupes. Les PME n'ont pas assez investi, faute de moyens, dans la robotisation de leurs usines", relève Catherine Simon.

"Pour une PMI, une cellule robotique représente en moyenne 120.000 euros répartis en trois tiers", explique Victor Schramm : un tiers pour le robot lui-même, un tiers pour les périphériques et les éléments permettant son intégration dans le processus de production et un tiers d'ingénierie.

Le Symop a lancé dès 2005 une campagne baptisée "robotcaliser" appelant les pouvoirs publics à soutenir l'effort de robotisation des entreprises pour favoriser le maintien d'emplois industriels en France.

Il a déposé un projet, baptisé Robot Start PME, dans le cadre du programme d'investissements d'avenir pour une campagne dotée d'un budget de 33 millions d'euros visant à installer un premier robot dans 250 PME.

"Les entreprises n'ont pas toujours la capacité financière de réaliser l'investissement, même si le retour peut être assez rapide", constate Vincent Schramm, qui souligne la faiblesse des marges des entreprises.

COÛTS SALARIAUX ET MARGES BÉNÉFICIAIRES

Dans l'industrie, les taux de marge des entreprises françaises - la part du résultat d'exploitation dans leur valeur ajoutée - sont parmi les plus bas des pays avancés.

Avec la crise, ils sont tombés franchement sous la barre des 25%, du jamais vu depuis le début des années 1970, sauf pendant les chocs pétroliers. Un retour en arrière de plus de 40 ans.

"Quand les marges sont comprimées, la capacité des entreprises à investir, à innover, à exporter, à augmenter les salaires et in fine à créer des emplois recule", prévient Alexandre Mirlicourtois.

"Avec un taux de marge d'à peine plus de 20%, les industriels français sont tétanisés ils ne jouent plus que la sécurité et donc le déclin programmé", ajoute-t-il.

La baisse des marges s'explique en partie par la difficulté des entreprises, notamment industrielles, à répercuter dans leurs prix la hausse de leurs coûts salariaux et des prix de leurs achats, notamment les matières premières.

"Le faible niveau de gamme de la production industrielle en France empêche les entreprises d'augmenter leurs prix de vente", au risque d'un cercle vicieux, explique Patrick Artus, responsable de la recherche économique de Natixis.

Faiblesse du niveau de gamme et baisse de la profitabilité s'auto-alimentant, l'offre de produits industriels ne peut s'améliorer et le commerce extérieur industriel de la France continue à se dégrader.

Largement positif en 2003 à 11 milliards d'euros, le solde commercial industriel de la France est devenu négatif en 2005, pour s'enfoncer les années suivantes jusqu'au record de -44 milliards en 2011. Il sera proche de -40 milliards cette année.

Les coûts salariaux ont par ailleurs progressé en France à un rythme beaucoup plus soutenu que dans d'autres pays européens, dont l'Allemagne, depuis le début des années 2000.

Le coût horaire du travail, charges sociales comprises, a progressé de 20,8% sur la période 2000-2011 en Allemagne contre 38% en France, selon les données Eurostat.

La France pratique par ailleurs un taux record de charges patronales parmi les pays avancés.

CHOC OU TRAJECTOIRE

Le gouvernement étudierait un transfert sur l'impôt - CSG, TVA ou autre - d'une quarantaine de milliards d'euros de cotisations familiales payées par les employeurs.

Ce "choc de compétitivité" est recommandé par l'ex-patron de la SNCF et EADS Louis Gallois, chargé d'un rapport attendu le 5 novembre pour "préparer la mise en oeuvre d'actions concrètes".

L'exécutif préférerait cependant étaler ce "choc de compétitivité" en faveur des entreprises et ne parle plus que de "trajectoire de compétitivité" sur son mandat.

Déjà vent debout contre les dix milliards de prélèvements supplémentaires sur les entreprises prévus dans le budget 2013, les patrons, industriels en tête, insistent, eux, pour que les transferts de charges interviennent d'un seul coup.

Pour Vincent Schramm, l'enjeu est moins de faire baisser le coût du travail en tant que tel que de redonner des marges de manoeuvre financière aux entreprises.

"Le levier des coûts du travail est sans doute important mais ce n'est pas en les faisant baisser que nous allons devenir beaucoup plus compétitifs par rapport à nos voisins européens ou à d'autres pays de l'UE, qui ont des coûts du travail beaucoup moins élevés que nous", relève-t-il.

"Mais le transfert de charges peut donner des marges financières qui, si elles sont réinvesties dans l'outil de production, créeront un vrai choc de compétitivité."

Le paradoxe français d'un coût du travail élevé et d'une faible robotisation pourrait alors trouver un début de solution.

Citant une étude du cabinet Metra Martech, commanditée par la Fédération internationale de la robotique, Vincent Schramm rappelle que la robotisation est une solution de remplacement aux délocalisations.

Selon cette étude, au-delà des emplois directs générés par l'industrie robotique elle-même, deux à trois emplois indirects seraient liés à l'installation de chaque nouveau robot.

Un rattrapage du retard français en robotique aurait ainsi un effet bénéfique sur l'emploi à l'heure où l'engagement du gouvernement à inverser la courbe du chômage en 2013 a suscité un certain scepticisme.

Marc Joanny

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