Des pays émergents préparent une action concertée sur les changes

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par Manoj Kumar

NEW DELHI (Reuters) - L'Inde est en contact avec d'autres pays émergents sur un projet d'intervention concertée sur les marchés des changes extraterritoriaux accusés d'avoir accentué la chute de leurs devises depuis trois mois, a déclaré vendredi un haut responsable du ministère indien des Finances.

Le projet d'une action commune des principales économies émergentes pour contrer l'impact de la hausse du dollar liée à la perspective d'un durcissement de la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine avait été évoqué en juin par la présidente brésilienne Dilma Roussef au cours d'un échange téléphonique avec son homologue chinois.

Les principaux pays émergents - réunis sous l'acronyme de BRICS et qui incluent le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud - s'étaient inquiétés des turbulences sur les marchés financiers internationaux à l'occasion du sommet du G20 à Moscou en juillet mais aucune initiative ne s'était matérialisée depuis. Un nouveau sommet du G20 doit se tenir la semaine prochaine à Saint-Petersbourg.

"Il est temps d'arrêter", a déclaré à Reuters Dipak Dasgupta, principal conseiller économique du ministère Indien des Finances, en ajoutant que la spéculation met en danger la stabilité économique mondiale.

Des concertations sont en cours depuis plusieurs semaines et devraient rapidement déboucher sur une action, a-t-il dit sans détailler les mesures qui pourraient être prises.

"Ce sera une question de jours plutôt que de semaines", a-t-il assuré. "Le Brésil et l'Inde peuvent lancer le mouvement."

Dipak Dasgupta a précisé que les discussions ne se limitaient pas aux BRICS sans qu'il soit clair dans l'immédiat quels autres pays émergents étaient intéressés en dehors du club des plus grands d'entre eux.

La banque centrale brésilienne a toutefois dit ne pas être partie prenante actuellement à un projet d'intervention sur les marchés des changes extraterritoriaux.

"Il n'y a aucune initiative de ce type", a déclaré un porte-parole de la banque centrale brésilienne.

La roupie indienne a poursuivi vendredi son rebond après les propos du représentant du ministère indien des Finances, s'appréciant à 65,72 contre le dollar après avoir touché un plus bas record cette semaine.

Elle a perdu plus de 20% de sa valeur face au dollar depuis mai et elle s'est dépréciée de 8,1% sur le seul mois d'août, du jamais vu depuis au moins 1995 quand ces données ont commencé à être compilées.

La devise indienne est sous pression en raison du ralentissement de la croissance tombée à un plus bas de quatre ans sur la période avril-juin et d'un déficit des comptes courants de près de 90 milliards de dollars, le troisième le plus élevé au monde.

"Les Indiens sont clairement dans un mode énergique d'intervention verbale", a commenté Timothy Ash, analyste sur les marchés émergents à la Standard Bank.

De nombreux pays émergents ont été confrontés à des sorties massives de capitaux depuis la fin mai et les premières indications par la Fed d'un ralentissement de ses rachats d'actifs qui se sont traduits par une abondance de liquidité en quête d'opportunité d'investissements. La chute de leur monnaie a été accentuée par les attaques de vendeurs à découvert sur les marchés à terme non livrables (NDF).

LES BRICS EN QUÊTE DE COORDINATION

Les marchés NDF se sont développés ces dernières années pour permettre aux investisseurs étrangers de spéculer sur les devises de pays qui n'ont pas de marché au comptant suffisamment accessible.

Selon Dipak Dasgupta, ces marchés où il n'y a pas de livraison de la monnaie achetée ont exercé des pressions sur 12 des principales devises émergentes, parmi lesquelles les monnaies du Brésil, de la Chine, de l'Inde, de la Russie, de l'Afrique du Sud, de la Turquie et de la Malaisie.

Il suffirait que quatre ou cinq de ces pays regroupent leurs réserves de changes pour atteindre une force de frappe de 1.200 milliards de dollars (900 milliards d'euros) utilisable pour une intervention, a-t-il estimé. En incluant la Chine, les réserves totales atteindraient 6.000 milliards de dollars, a-t-il ajouté.

"Une fois qu'ils auront décidé d'intervenir mutuellement en s'entendant sur un plancher, il n'y aura aucune force susceptible d'arrêter l'impact", a dit Dipak Dasgupta.

Si l'idée d'une intervention concertée des BRICS a été évoquée à plusieurs reprises dans le passé, ils sont loin du degré de coordination auquel sont parvenus les grands pays matures réunis au sein du G7.

Les BRICS travaillent aussi depuis un an à la constitution d'un fonds de réserve de 100 milliards de dollars et d'une banque de développement commune destinés à rééquilibrer un système financier international qu'ils jugent dominé par les pays riches. Mais ces nouvelles institutions ne devraient pas voir le jour rapidement.

Les marchés NDF présents sur les places internationales de Singapour, Hong Kong, New York et Londres permettent d'intervenir sur plusieurs devises asiatiques, y compris la roupie indienne qui n'est qu'en partie convertible et ne peut donc théoriquement faire l'objet de spéculations sur son marché local.

En juillet, le gouverneur de la banque centrale indienne, Duvvuri Subbarao, avait dit regretter l'existence même de ces marchés NDF.

Véronique Tison et Marc Joanny pour le service français

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