Des détenus de l'EI racontent leur chemin vers le djihad en Irak

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    par Michael Georgy 
    ERBIL, Irak, 29 novembre (Reuters) - Quand les peshmergas 
kurdes ont commencé à tirer des roquettes sur la maison dans 
laquelle il se cachait avec d'autres combattants de l'Etat 
islamique (EI) dans le nord de l'Irak, Walid Ismaïl dit avoir 
tenté de convaincre ses compagnons djihadistes de se rendre. 
    Certains lui ont répondu qu'ils préféraient se suicider avec 
une grenade. Un autre, un Tunisien, a fait exploser sa veste 
explosive en espérant tuer le plus possible d'assaillants. Au 
lieu de cela, il a décimé le petit groupe de djihadistes qui 
était à l'intérieur, tuant cinq d'entre eux et blessant les 
autres. 
    Walid Ismaïl, un ancien apprenti boulanger âgé de 20 ans, 
est le seul à avoir survécu. Lorsque les Kurdes ont commencé à 
abattre les blessés, il n'a eu la vie sauve que parce qu'il a 
crié qu'il ne portait pas de bombe. 
    Sur une vidéo visible en ligne, on le voit émerger, l'air 
terrifié et la main en sang, de la maison dans laquelle il était 
terré à Bachika, près de Mossoul. 
    Aujourd'hui, Walid Ismaïl est détenu dans un complexe de 
haute sécurité à Erbil, au Kurdistan irakien, où les autorités 
ont exceptionnellement autorisé Reuters à l'interroger, ainsi 
qu'un autre détenu de l'EI, sous la supervision d'un responsable 
kurde. 
    Les deux hommes originaires de Mossoul racontent comment 
l'EI les a poussés sur le chemin du djihad en alternant 
promesses et menaces. Tous deux disent que la marginalisation de 
la communauté sunnite par le gouvernement de Bagdad dirigé par 
les chiites et par ses forces armées a eu un rôle déterminant. 
    Leurs témoignages, recueillis séparément et dont Reuters n'a 
pas pu vérifier l'authenticité, illustrent l'ampleur des 
divisions confessionnelles qui ont alimenté la deuxième grande 
insurrection sunnite depuis l'invasion américaine de l'Irak en 
2003. 
     
    "LIBÉRÉS DE L'OPPRESSION CHIITE" 
    Quand Abou Bakr al Baghdadi a proclamé depuis une mosquée de 
Mossoul le "califat" sur les territoires contrôlés par l'EI en 
Irak et en Syrie il y a deux ans, son appel a trouvé un large 
écho dans la communauté sunnite, assure Walid Ismaïl. 
    "Je croyais en lui. On l'aimait parce qu'il nous a libérés 
de l'oppression chiite", raconte-t-il. 
    Lorsqu'ils se sont emparés de Mossoul pendant l'été 2014, 
les djihadistes ont promis aux habitants de la nourriture et de 
l'argent, mais aussi la sécurité. 
    L'autre prisonnier, Hazem Saleh, dit que ses trois frères 
avaient été maltraités par l'armée irakienne quelques mois avant 
l'entrée de l'EI dans la ville. 
    "C'étaient des paysans. Ils (les soldats irakiens) les ont 
détenus pendant un mois et demi. Ils les ont battus. Ils les ont 
suspendus par les pieds. Il leur ont brisé les épaules", 
affirme-t-il. 
    Le gouvernement de Bagdad a toujours nié les accusations 
d'exactions contre les civils dont ses forces ont souvent fait 
l'objet, assurant ne combattre que les "terroristes". 
    Les deux prisonniers racontent que les motivations des 
djihadistes varient et que les combattants étrangers adhèrent à 
une vision radicale de l'islam bien plus fortement que les 
Irakiens, qui se rallient souvent à l'EI par opportunisme, pour 
toucher l'argent des kidnappings par exemple, ou parce qu'ils 
n'ont pas d'autre choix. 
     
    BRISER PUIS APPÂTER 
    Walid Ismaïl dit avoir basculé quand la boulangerie dans 
laquelle il travaillait a fermé sous la pression de l'EI qui a 
cessé de lui fournir du gaz, pour pouvoir continuer à subvenir 
aux besoins de ses six frères et soeurs. 
    "Daech m'a offert 500.000 dinars (environ 400 euros) par 
mois pour porter une arme et monter la garde dans la rue", 
explique-t-il. 
    L'histoire que raconte Hazem Saleh, qui tenait un magasin, 
est assez similaire, puisque les djihadistes lui ont imposé des 
taxes exorbitantes avant de lui proposer un salaire généreux 
pour rejoindre leur cause. 
    "J'ai sept enfants, dont le plus jeune a deux ans. Il 
fallait bien qu'ils puissent vivre", soupire-t-il. "Il n'y avait 
plus de travail et une grande pauvreté, c'est ça qui a motivé de 
nombreuses recrues."  
    Lui dit avoir cédé quand l'EI a menacé d'enrôler son fils de 
14 ans à sa place. "Alors j'ai dit adieu à ma famille et je suis 
parti", conclut-il. 
    Hazem Saleh, qui s'est aussi rendu aux peshmergas à Bachika, 
raconte que Daech lui a donné une tenue traditionnelle noire en 
guise d'uniforme et lui a demandé de rapporter toute activité 
suspecte, mais sans jamais lui permettre d'approcher les "zones 
stratégiques" dans lesquelles se cachent les dirigeants de 
l'organisation qui vivent selon lui dans l'obsession permanente 
d'être capturés ou tués par une frappe aérienne. 
    Beaucoup de recrues djihadistes ont vite perdu leurs 
illusions mais n'osaient pas critiquer leurs chefs de peur 
d'être jetés en prison, voire pire, dit-il encore. 
    Aujourd'hui, alors que la bataille de Mossoul fait rage et 
qu'ils sont sans nouvelle de leurs familles, les deux détenus 
font de nouveau face à un avenir incertain. 
 
 (Tangi Salaün pour le service français, édité par Jean-Stéphane 
Brosse) 
 
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