Décryptage : La spéculation, moteur des marchés agricoles ? (Agritel)

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Il faut imposer plus de transparence sur les marchés européens de matières premières agricoles et exiger des opérateurs qu'ils communiquent la taille de leurs positions selon Bernard Finas, consultant et responsable de l'analyse quantitative chez Agritel.

Sur la campagne de commercialisation 2012-2013, plus de 360 millions de tonnes de blé ont déjà changé de mains sur Euronext. En hausse de plus de 20% par rapport à la campagne précédente, ce volume représente près de 10 fois la production de la ferme France en 2012 et environ 3 fois celle de l'Union Européenne.

Un fort volume échangé sur les marchés à terme qui s'explique autant par le nombre d'acteurs physiques que par l'augmentation de la présence des acteurs financiers

Le rôle des acteurs au sein du marché à terme Euronext est difficilement quantifiable. En effet il n'existe pas à ce jour de suivi des positions prises par catégorie d'opérateurs, comme c'est déjà le cas sur les marchés américains en Europe. La réforme sur la transparence des marchés n'est prévue que pour 2014. Nous pouvons toutefois constater deux points :

- Au cours d'une campagne de commercialisation, une tonne de blé passe entre les mains de plusieurs opérateurs physiques, acteurs de la chaîne de production alimentaire (agriculteurs, collecteurs, industrie de la première et de la seconde transformation). Ainsi un grain de blé peut faire l'objet de cinq à dix transactions tant sur le marché physique que sur le marché à terme. L'ensemble de ces acteurs est amené à se couvrir contre un risque de hausse ou de baisse des prix, en utilisant les marchés à terme. De plus, ces mêmes opérateurs peuvent souscrire à des contrats d'options (CALL ou PUT) par le biais de contrats standardisés sur Euronext. Les cotations Euronext servent aujourd'hui de référence aux productions françaises mais aussi, plus largement, à l'ensemble des productions européennes, soit, dans le cas du blé, plus de 130 millions de tonnes. La part de l'activité des opérateurs de la filière alimentaire est donc aujourd'hui significative sur les marchés à terme tels qu'Euronext.

- La participation des acteurs financiers aux échanges de matières premières agricoles sur Euronext est en croissance. Cette financiarisation de la place parisienne s'explique notamment par le renforcement de la régulation aux Etats-Unis, où les acteurs commerciaux ne détiennent qu'un petit quart de l'ensemble des positions ouvertes sur le blé.

Volatilité et spéculation : qui de la poule ou de l'oeuf...

Historiquement, l'arrivée massive des financiers sur les matières premières agricoles a été motivée par deux raisons principales : la recherche de placements décorrélés des classes d'actifs traditionnelles (actions, obligations) et la recherche de protection contre l'inflation.

Certes, la volatilité spécifique aux marchés agricoles, plus importante que sur certains autres marchés, peut attirer les opérateurs financiers cherchant à engendrer des profits à court terme tels que les fonds actifs, mais cette volatilité ne constitue pas le motif premier de l'arrivée des financiers. Pour les fonds qui se positionnent sur le long terme, la théorie classique de gestion de portefeuille de Markowitz indique d'ailleurs que l'augmentation de la volatilité des prix devrait avoir, toutes choses égales par ailleurs, un impact négatif sur le montant des capitaux investis.

Sur les marchés des matières premières, la spéculation désigne toute opération d'achat ou de vente qui ne couvre pas un risque de prix lié à une activité physique réelle. Parce qu'elle apporte la liquidité nécessaire au bon fonctionnement des marchés à terme, la spéculation est créatrice de valeur économique. Lorsque les besoins de couverture des opérateurs physiques ne se compensent pas exactement, l'ensemble des opérateurs financiers, fonds actifs et fonds indiciels, jouent le rôle de preneurs de risque, d'assureurs. Ils permettent et facilitent le transfert de risque.

Difficile toutefois de ne pas voir dans la concomitance de violents mouvements de cours et de brusques réajustements de positions de la part des financiers, un excès de volatilité lié à la spéculation. Ajoutons à cela que la financiarisation des marchés agricoles induit une plus forte dépendance aux fluctuations observées sur les autres marchés financiers.

L'étude économétrique des données disponibles sur Chicago réalisée par le cabinet Agritel ne permet pas d'établir de lien causal de la spéculation sur les variations de prix, mais elle suggère plutôt la relation inverse : les mouvements observés sur les prix induisent les changements de position des opérateurs financiers. Néanmoins, la prudence nous enjoint à surveiller l'impact potentiellement déstabilisateur de la spéculation sur les prix. C'est pourquoi, il est nécessaire d'imposer plus de transparence sur les marchés européens et d'exiger des opérateurs qu'ils communiquent la taille de leurs positions.

Gérer la volatilité structurelle des marchés agricoles

La volatilité des marchés agricoles est avant tout structurelle : elle provient de la fragilité de l'équilibre entre une offre de plus en plus météo-sensible et une demande incompressible en constante augmentation.

Il ne suffit donc pas de prévenir les excès de volatilité liés à la spéculation, il faut également aider l'ensemble des opérateurs à composer avec une forte instabilité des prix. Or, si la plupart des opérateurs financiers sont désormais rompus à l'utilisation des techniques de suivi, d'analyse et de pilotage du risque de marché, un long chemin reste encore à parcourir auprès des opérateurs physiques.

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  • vmcfb le lundi 29 avr 2013 à 08:55

    Et si on arrêtait de jouer les guignols et de penser que l'on va réguler en France une activité mondiale?

  • M8725649 le samedi 27 avr 2013 à 12:00

    plus on impose de transparence et plus c'est opaque.

  • lhonderm le vendredi 26 avr 2013 à 11:35

    La spéculation n'est pas forcément responsable de la variation des prix. Par exemple, j'achète 1 tonne de blé, mais celui qui fait le prix au final c'est le consommateur de pain, et le temps qui fait varier les récoltes. la spéculation peut faire varier les prix mais seulement sur le court terme.

  • M3962878 le vendredi 26 avr 2013 à 10:42

    Bien intéressant. Merci à la rédaction de Boursorama et à Bernard Finas pour ces apports.

  • faites_c le vendredi 26 avr 2013 à 09:31

    "L'étude économétrique ...ne permet pas d'établir de lien causal de la spéculation sur les variations de prix, mais elle suggère plutôt la relation inverse"!!!C'est le seul marché au monde où la spéculation n'est pas responsable des variations de prix. Manifestement ce cabinet et ses consultants ont une définition très personnelle de la spéculation et qui n'a rien à voir avec l'éthymologie latine du mot!!!

  • cgeorgel le jeudi 25 avr 2013 à 22:13

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