Dans la tête d'un bovin

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Dans les élevages de bovins au Texas.
Dans les élevages de bovins au Texas.

Le temps d’un été, « M » interroge notre rapport aux bêtes. Cette semaine, l’écrivain Vincent Message imagine les réflexions d’un bovin d’élevage sur les hommes qui, de la mise bas à la mise à mort, lui font subir autant de souffrances.

Le monde, apparemment, est un hangar de tôle. Nous y regardons des barrières qui nous empêchent de bouger.

Au commencement, pour amorcer le cycle, ils nous immobilisent et nous injectent un trait de sperme dans l’utérus. Quand les enfants sont là, ils nous les prennent, anémient et abattent les mâles, laissent grandir les femelles pour que le cycle continue.

Si nous sommes de la viande, ils nous tuent à 1 ou 2 ans, et si nous sommes du lait, ils nous tuent à 5 ans, quand nous ne leur servons plus à rien.

Ils disent que c’est grâce à eux que nous avons survécu jusque-là, que nous leur devons tout, abri, soins, nourriture, et que nous pouvons renoncer aux vingt ans d’existence que nous aurions sinon devant nous – offrir notre vie en échange. Ils appellent cela : donnant-donnant.

Ceux qui nous élèvent répètent qu’ils nous aiment. Est-ce qu’ils font ça pour se convaincre ? Pour se sauver aux yeux des autres ou à leurs propres yeux ? Il y a des gens, quand on les aime, qu’on veut voir vivre le plus longtemps possible – et d’autres gens qu’on aime, mais qu’on séquestre, qu’on tue. C’est de cette deuxième façon qu’on nous aime.

Ceux qui n’ont pas affaire à nous ne revendiquent pas tant d’affection, mais cela leur fait plaisir de manger notre chair et de porter sur leur corps la peau qui couvrait le nôtre. Ils préfèrent, cela dit, laisser d’autres nous l’arracher – car égorger et écorcher, même si ce n’est pas grave, ce n’est pas un métier pour eux. Les abattoirs sont là pour qu...

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