Confusion au lendemain de la présidentielle égyptienne

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Confusion au lendemain de la présidentielle égyptienne
Confusion au lendemain de la présidentielle égyptienne

par Marwa Awad et Yasmine Saleh

LE CAIRE (Reuters) - Les deux candidats à la présidence égyptienne ont tous les deux revendiqué lundi la victoire à l'élection du week-end en Egypte, mais avant même la publication du résultat officiel, les généraux au pouvoir ont limité les prérogatives du futur chef de l'Etat et se sont emparés du pouvoir législatif.

Les Frères musulmans ont déclaré que leur candidat, Mohamed Morsi, devançait largement son rival Ahmed Chafik, dernier Premier ministre du président déchu Hosni Moubarak, une affirmation contestée par l'ex-commandant de l'armée de l'air.

L'équipe de campagne d'Ahmed Chafik a même assuré que ce dernier menait de deux à quatre points de pourcentage alors même qu'au sein de l'armée, certaines sources ont laissé entendre que les militaires étaient prêts à accepter que Morsi soit le premier président égyptien démocratiquement élu.

Alors que le dépouillement se poursuivait, émaillé d'accusations de manipulation dans les deux camps, les responsables électoraux ont averti qu'ils ne seraient sans doute pas en mesure d'annoncer un résultat avant jeudi.

En privé toutefois, un responsable électoral a confirmé les chiffres avancés par les Frères, soit une victoire de Morsi par 52% des voix, après dépouillement de l'essentiel des bulletins.

Quel que soit le vainqueur, les pouvoirs du futur président seront strictement limités par un décret publié dans la nuit par le Conseil suprême des forces armées (CSFA) dirigé par le maréchal Hussein Tantaoui, ministre de la Défense de Moubarak pendant vingt ans, jusqu'à la chute du "raïs" en février 2011.

Après avoir dissous le Parlement dominé par les Frères musulmans, conséquence de l'invalidation d'un tiers des sièges par la Haute Cour constitutionnelle jeudi dernier, le CSFA a annoncé le transfert du pouvoir législatif à l'armée jusqu'à l'élection d'une nouvelle assemblée.

"COUP D'ÉTAT"

Cette "déclaration constitutionnelle" pourrait aussi permettre aux généraux de confier la rédaction de la future Constitution à une commission formée par leurs soins.

Le Parlement désormais dissous n'est pas parvenu à s'entendre sur la formation de la commission chargée de rédiger la future Constitution. Les libéraux contestent en justice une présence jugée excessive des islamistes dans cette instance.

Aux termes du décret de l'armée, la rédaction de la future Loi fondamentale pourrait être confiée à une commission formée par le CSFA si la justice invalide l'instance formée par le Parlement, comme cela a déjà été le cas une première fois.

Révolutionnaires, libéraux et islamistes ont immédiatement dénoncé un "coup d'Etat" institutionnel.

"Les militaires transfèrent le pouvoir (...) aux militaires", a commenté avec ironie le journal indépendant "Al Masry Al Youm".

L'armée, qui a fourni à l'Egypte tous ses présidents depuis le renversement de la monarchie en 1952, a promis de remettre le pouvoir aux civils d'ici au 1er juillet.

Cette promesse, soutenue par les Etats-Unis, dont l'aide militaire à l'Egypte s'élève à 1,3 milliard de dollars par an, sera tenue lors d'une cérémonie officielle avant le 30 juin, a déclaré le général Mohamed El Assar, membre du CSFA.

Mais le président n'aura comme seule prérogative que de nommer un gouvernement dont chaque loi devra être validée par les militaires.

Le calendrier des prochaines étapes de la transition -rédaction d'une Constitution, puis son adoption par référendum et nouvelles législatives- pourrait laisser Tantaoui, 76 ans, aux commandes jusqu'à l'an prochain. Le décret du CSFA évoque un délai d'environ cinq mois pour achever la "transition vers la démocratie".

NI "CHARIA", NI MOUBARAK

Les Frères musulmans n'en ont pas moins célébré dans la rue la victoire de Mohamed Morsi, un ingénieur de 60 ans au charisme limité, candidat par défaut de la confrérie après l'invalidation de la candidature de Khaïrat al Chater.

Dans sa première allocution après l'annonce de sa victoire par son camp, Mohamed Morsi s'est engagé à être le président de tous les Egyptiens et à ne pas chercher la vengeance ni les règlements de compte.

Des centaines de partisans des Frères musulmans brandissant le drapeau national se sont rassemblés place Tahrir, l'épicentre de la "révolution du Nil" au centre du Caire où de jeunes élites urbaines et laïques lancèrent le soulèvement contre Moubarak le 25 janvier 2011 avant d'être rejoints par les islamistes.

"Grâce à Dieu, nous sommes débarrassés du règne des militaires et de l'Etat policier", a déclaré Mona Issam, parmi un groupe de femmes voilées célébrant la victoire présumée de Morsi. "J'espère que Morsi prendra le pouvoir au conseil militaire et l'armée retournera dans les casernes."

La foule était toutefois loin de ressembler aux marées humaines qui ont envahi régulièrement la place Tahrir depuis le début de la révolution.

Mohamed Morsi a pu bénéficier du soutien d'électeurs rejetant son programme religieux mais voulant barrer la route à Ahmed Chafik, considéré comme l'héritier du l'ancien régime.

Comme Mohamed Mahmoud, un chômeur de 28 ans, loin de partager la joie des partisans des Frères: "J'ai voté pour Morsi mais je ne peux pas dire que je sois heureux. Je ne veux ni d'un Etat islamique, ni d'un nouvel Etat Moubarak."

Beaucoup d'autres parmi les 50 millions d'électeurs inscrits ont préféré s'abstenir. La participation, qui s'était élevée à 46% au premier tour, n'aurait pas augmenté lors du second tour.

"LE DEVOIR DE NOUS Y OPPOSER"

Le décret de l'armée, qui laisse en outre à l'état-major "le contrôle intégral des affaires internes à l'armée, notamment les nominations et les destitutions du personnel militaire, et du budget de la Défense", a été vivement dénoncé par les révolutionnaires de janvier-février 2011 et les islamistes.

"Grave revers pour la démocratie et la révolution", a ainsi écrit sur Twitter Mohamed ElBaradeï.

Islamiste battu au premier tour de la présidentielle, Abdel Moneim Aboul Fotouh a lui aussi réagi sur Twitter: "La 'déclaration anticonstitutionnelle' est la continuation d'un coup d'Etat militaire pur et simple. Nous avons le devoir de nous y opposer."

Les Frères musulmans ont eux aussi contesté la dissolution du Parlement mais peu s'attendent à voir la confrérie, qui n'était pas à l'avant-garde de la révolution, lancer une violente contestation.

"C'est le début d'un chemin très difficile", a déclaré un haut responsable des Frères, Essam el Haddad. "La première chose sera de s'occuper de cette déclaration constitutionnelle amendée qui prive le président de tout pouvoir véritable."

Avec le bureau du Caire; Bertrand Boucey, Marine Pennetier et Jean-Stéphane Brosse pour le service français

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  • baljo le lundi 18 juin 2012 à 18:16

    En Syrie:La thèse d’un massacre, puis d’une manipulation, commis par l’ASL, prend de plus en plus de consistance.