"Comment Barack Obama peut-il gérer le plafond de la dette ?" - Tchat avec Jacques Mistral du Cercle des économistes

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L'Amérique est la seule démocratie dans laquelle la mise en oeuvre du budget repose non pas sur une mais sur deux procédures, l'adoption des recettes et des dépenses, comme partout, mais aussi l'augmentation régulière du plafond de dette publique pour autoriser le Trésor à émettre les emprunts nécessaires. Dans le climat politique détestable qui règne à Washington, ces procédures sont devenues totalement dysfonctionnelles. L'adoption du budget est déjà en panne et a conduit à la "fermeture" du gouvernement. Le plafond de dette va être atteint dans les jours qui viennent. Cette fois, si le Trésor ne peut pas placer de nouveaux emprunts, il ne sera plus en mesure de faire face à ses obligations : le gouvernement américain est menacé de faire défaut.

Cette situation abracadabrantesque est attribuable à la minorité activiste du Tea Party qui a pris les républicains en otages. Bien que le choix offert aux électeurs il y a un an, entre Barack Obama et Mitt Romney, ait été parfaitement clair et tranche par la réélection du premier, le Tea Party ne se résigne pas à cette défaite et veut imposer ses propres priorités politiques : abandonner « Obamacare », construire l'oléoduc XL, tordre le cou au bureau de protection des consommateurs, etc. Obama, qui a déjà été confronté à des exigences similaires en juin-juillet 2011, avait alors négocié avec le leader du camp républicain, John Boehner. Cette fois, il a derrière lui une belle réélection et il est exaspéré par l'obstructionnisme républicain. Il a déclaré qu'il ne négocierait pas parce que, a-t-il dit solennellement : "le crédit des États Unis ne peut pas être soumis aux aléas d'un débat politicien".

Le Tea Party est totalement mobilisé. Il a vraiment l'espoir de faire plier le président et a montré sa détermination en allant, cette fois, jusqu'à la fermeture du gouvernement. Va-t-il recommencer et aller jusqu'au défaut en empêchant les républicains modérés de nouer le compromis qui évitera une débâcle financière ?

L'aspect peut-être le plus frappant de ce théâtre politique, c'est l'hostilité avec laquelle la manoeuvre des minoritaires à été accueillie par l'establishment républicain, y compris d'anciens conseillers de George Bush comme Karl Rove, et le commentateur vedette de Fox news, Bill O'Reilly. Tous ont considéré que cette double initiative n'a aucune chance d'aboutir et place le camp républicain dans la position du mauvais garçon (« the bad guy »). Elle a souvent été qualifiée de suicidaire.

Alors, que peut-il se passer dans les jours qui viennent ? La tension va continuer à monter et Wall Street va sortir les arguments nécessaires pour que chacun prenne conscience de ses responsabilités. Mais le dénouement a toutes les chances de se faire attendre jusqu'à la dernière minute, comme en juillet 2011. Les choses pourraient-elles vraiment mal tourner ? On ne peut l'exclure mais cela reste peu probable.

Il y a en tout cas déjà deux grands blessés dans cette affaire. Le parti républicain va devoir trancher le n 1/2 ud gordien auquel il fait face. S'il veut survivre comme un parti de gouvernement, il faudra bien qu'une minorité se dresse contre les extrémistes pour assurer la survie financière des États Unis. Il ne passera cette épreuve qu'au terme d'une lutte interne qui laissera des traces. Quant au crédit des États Unis, il faut d'ores et déjà reconnaître qu'il est sérieusement ébranlé : la Chine observe avec stupeur, consternation et inquiétude la première puissance mondiale se placer d'elle-même dans une situation où elle devient incapable d'assurer la continuité de l'État.

Jacques Mistral


Jacques Mistal, conseiller spécial à l'IFRI, vous répondra lundi 7 octobre à 17h. A vos questions !

Jacques Mistral est Senior fellow de la Brookings Institution à Washington et Conseiller spécial à l'IFRI (l'Institut Français des Relations Internationales), président de l'Association Paul Ricoeur et membre du CA de BNP Paribas Cardif. Il a été en 2012 Pierre Keller visiting Professor of public policy, Harvard Kennedy School ; en 2013, il est visiting Professor à l'Université de Nanjing et à l'Université du Michigan.
Ses principaux domaines d'expertise sont l'économie et la finance internationale, les politiques macro-économiques, les Etats-Unis, la Chine et l'Eurozone.

Le Cercle des économistes a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd'hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l'initiative repose sur une conviction commune : l'importance d'un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur leur site.