Christian Saint Etienne (CNAM) : « Il faudrait envisager une scission au sein de la zone euro »

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La zone euro n'en n'a pas fini avec la crise des dette souveraines. Parmi les issues possibles, Christian Saint-Etienne, professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) et auteur de la « La fin de l'euro » chez François Bourin éditeur (une nouvelle version sort le 10 mars), plaide pour une scission en deux zones monétaires. Un positionnement iconoclaste !

La zone euro se prépare à des rendez-vous cruciaux dans les prochaines semaines. Les modalités de réponse à la crise des dettes souveraines occuperont le sommet de l'UE à Bruxelles les 24 et 25 mars prochain. Les marchés s'inquiètent toujours pour le Portugal qui pourrait être amené à solliciter le fonds d'aide européen. Doit-on redouter une nouvelle crise majeure en Europe ?

Christian Saint Etienne : La zone euro n'est pas tirée d'affaire. Si nous sommes dans le cas où seul le Portugal était menacé, le fonds européen de stabilité financière devrait suffire à soutenir ce pays. Les fonds utilisables s'élèvent à 250 milliards d'euros. En revanche, si l'Espagne était réellement attaquée, la France et l'Italie seraient également en ligne de mire. La situation des finances publiques de ces deux derniers pays est d'ailleurs bien plus détériorée que celle de l'Espagne. Or, des études ont montré qu'en cas d'attaque conjointe des marchés sur l'Espagne, la France et l'Italie, il faudrait engager 2.000 milliards d'euros et là, la situation serait vraiment explosive.

Que proposez-vous ?

C.S-E : Je propose trois scénarios possibles. Le premier serait celui d'un sursaut politique qui passerait par une « fédéralisation » partielle de la zone euro afin qu'elle devienne enfin une zone monétaire optimale (ZMO). Cela impliquerait un gouvernement économique doté d'un budget fédéral et qui mettrait fin à la concurrence fiscale et sociale au sein de cette zone. Ce scénario est très peu probable. Il a peut-être 1% de chance de se réaliser.

Passons donc aux deux scénarios suivants...

C.S-E : Le deuxième scénario -probabilité d'environ 80%- serait la poursuite de celui en cours, à savoir le scénario « sparadrap ». On règle les crises une par une, pays par pays. Mais on voit bien que ce scénario très probable ne pourrait pas faire face à une crise affectant l'Espagne, la France ou l'Italie. Le troisième scénario est celui de l'éclatement de la zone euro et dont la probabilité s'élève à environ 20%.

Tout de même, le scénario de l'éclatement est-il vraiment envisageable alors que les principaux dirigeants européens l'ont exclu formellement ? Est-ce vraiment sérieux ?

C.S-E : Dans ce scénario, il faut distinguer des sous-scénarios. D'abord, celui de l'éclatement généralisé de la zone euro qui reviendrait à déclencher une catastrophe sur le plan politique et géostratégique. Le deuxième sous-scénario est, à mon sens, le plus intéressant : ce serait la sortie des pays « forts » de la zone euro...

Vous plaidez pour la scission de la zone euro en deux ?

C.S-E : Exactement. Un groupe de pays comprenant principalement l'Allemagne, les Pays-Bas et l'Autriche sortirait de l'euro et créerait sa propre zone monétaire, celle de l'euro fort. Cet « euro du Nord » -resterait à lui trouver une dénomination- pourrait vraisemblablement subir une réévaluation de 15 à 20% mais en contrepartie il ne serait plus tenu à la solidarité financière envers les autres membres de la zone euro.

Dans ce scénario, la France resterait donc dans la zone de l'euro faible. Est-ce souhaitable ?

C.S-E : Bien entendu car cela donnerait à la France un statut de « fort parmi les faibles ». Une dévaluation de 15 à 20% de cet euro « faible » permettrait à notre pays de regagner en compétitivité à l'exportation. Idem pour l'Irlande, l'Italie et l'Espagne qui pourraient relancer leur économie. Seule la Grèce échappera difficilement à une restructuration de sa dette même si elle profiterait aussi de la dévaluation de ce nouvel euro.

Cette cassure en deux de la zone euro, si elle peut se justifier sur le plan économique, est-elle réaliste sur le plan politique ?

C.S-E : C'est l'issue la plus souhaitable car il existe deux zones monétaires optimales (ZMO) en Europe. Pour autant, cela ne signifie pas la fin de la coopération entre ces deux zones. Le couple franco-allemand pourrait même retrouver une nouvelle vitalité. Ne pas partager la même monnaie n'implique pas forcément d'aboutir à un divorce politique, bien au contraire.

Vous évoquiez la possibilité pour la France d'être attaquée par les marchés. Comment jugez-vous sa situation financière ?

C.S-E : Très mauvaise. Notre déficit structurel atteint 6% du PIB. Cela pose un vrai problème et nous ne voyons toujours pas les prémices d'un remède. Dans ces conditions, nous n'échapperons probablement pas à une hausse des impôts, et en particulier à un relèvement de la CSG. Il faudrait également engager un plan drastique de réduction des dépenses de l'Etat mais la classe politique en a t-elle la volonté ? J'en doute et je crains malheureusement qu'une crise majeure des finances publiques ne se produise d'ici dix-huit mois.

Propos recueillis par Julien Gautier

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