Charlie Hebdo ou la provocation pour fonds de commerce

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LA PROVOCATION POUR CREDO À CHARLIE HEBDO
LA PROVOCATION POUR CREDO À CHARLIE HEBDO

par Yves Clarisse et Chine Labbé

PARIS (Reuters) - L'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, qui a causé un tollé en publiant mercredi des caricatures du prophète Mahomet, a fait de la provocation, particulièrement contre les religions, son fonds de commerce tout au long de son histoire mouvementée.

Les dessins, qui présentent Mahomet dans des positions dénudées et humiliantes, ont incité le gouvernement français à fermer ses ambassades et écoles dans une vingtaine de pays par crainte de manifestations hostiles dans un contexte extrêmement tendu par la diffusion sur internet d'un film anti-islam.

Les représentants de tous les cultes ont condamné cette publication et le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a estimé qu'il n'était pas "intelligent" de "mettre de l'huile sur le feu".

Charlie Hebdo est pourtant coutumier du fait et toutes les grandes religions ont été la cible des textes et des dessins de cet hebdomadaire férocement antimilitariste et anticlérical.

"C'est un journal satirique, dans lequel travaillent des gens de gauche et la gauche pour nous ça va des anarchistes en passant par les communistes, les Verts, les socialistes, etc. Surtout, c'est un journal laïc et athée", a dit à Reuters son directeur de la publication, Stéphane Charbonnier, dit Charb.

BAL TRAGIQUE À COLOMBEY

Son ancêtre est Hara-Kiri, un mensuel lancé en 1960 par Georges Bernier, alias Professeur Choron et François Cavanna, au tout début de la Ve République du général de Gaulle jugée confite dans son conservatisme moral, social et politique.

Le "journal bête et méchant", comme il se qualifiait lui-même en couverture, est un mélange potache de textes au vitriol et de photos dont l'unique but est de faire rire en choquant, avec une utilisation très crue de la nudité.

Dans la France prude du général de Gaulle, ces provocations passent mal et Hara-Kiri est par deux fois interdit, en 1961 et 1966, avant de donner naissance en 1969, aux côtés du mensuel, à Hara-Kiri Hebdo avec les mêmes journalistes-caricaturistes.

Les Cabu, Reiser, Wolinski et autres, qui ont fait ou font toujours les beaux jours d'autres publications, donnent chaque semaine naissance à la publication dans une atmosphère de carabins alcoolisés qui ne reculent devant rien.

Hara-Kiri Hebdo sera interdit en 1970 après avoir rendu compte à sa manière de la mort du général de Gaulle.

"Bal tragique à Colombey (lieu de la résidence de campagne du général-NDLR). Un mort", titre-t-il sous forme de faire-part, une allusion à un incendie dans une discothèque française qui avait fait 146 morts quelques jours plus tôt.

La publication devient Charlie Hebdo pour reparaître et rencontre le succès en multipliant les "une" toujours plus provocantes, les articles conciliants avec les violences de l'ultra-gauche mais aussi sur l'écologie naissante.

Il cesse sa parution en 1981 faute de lecteurs pour renaître en 1992 sans abandonner ce qui a fait son succès.

Mais la rédaction est désormais partagée et le caricaturiste Siné voit sa collaboration interrompue en 2008 après la publication d'un dessin jugé antisémite moquant le mariage de Jean Sarkozy, le fils de l'ancien président, avec l'héritière juive du groupe d'électroménager Darty.

Son anticléricalisme reste virulent, comme le démontre, déjà, la publication en 2006 de caricatures de Mahomet qui avaient été imprimées dans un journal danois et avaient provoqué une vague de protestations dans le monde musulman.

UNE PARTICULARITÉ FRANÇAISE

L'ancien directeur de Charlie Hebdo Philippe Val, poursuivi pour "injures raciales" pour ces faits, avait été relaxé par le tribunal correctionnel de Paris en 2007. Sa relaxe avait été confirmée en 2008 par la cour d'appel de Paris.

Après la publication en novembre dernier d'un numéro renommé "Charia Hebdo" avec en "Une" un prophète Mahomet hilare, bombardé rédacteur en chef après la victoire des islamistes en Tunisie, un incendie criminel a ravagé les locaux de Charlie Hebdo et le site internet de l'hebdomadaire a été piraté.

Charb, qui a dit avoir fait réimprimer 70.000 exemplaires mercredi, en plus des 70.000 déjà vendus, revendique sa liberté de ton qui est facilitée selon lui par l'absence de publicité et dit ne pas comprendre les réactions du gouvernement.

"Ça me surprend que le gouvernement donne autant d'importance et autant de crédit à des manifestations intégristes et radicales très minoritaires dans le monde et ultra-minoritaires en France", a-t-il souligné.

Toutes les religions sont visées, dit-il en rappelant la couverture "Bienvenue au pape de merde" lorsque Jean-Paul II avait effectué une visite officielle en France.

Pour Christian Delporte, spécialiste de l'histoire des médias, le numéro de mercredi n'est pas surprenant.

"C'est un peu son fond de commerce, si Charlie Hebdo n'est pas dans la satire et dans la provocation, il n'est plus Charlie Hebdo, ce n'est pas un journal d'analyse, c'est d'abord un journal d'une satire féroce et qui met à l'épreuve constamment la liberté d'expression", dit-il.

"C'est le dernier endroit où il y a des dessins de presse, parce que la presse de caricature, qui était très puissante au XIXe siècle, n'existe plus, le seul endroit où il y a encore des caricatures c'est dans Le Canard enchaîné et Charlie Hebdo".

édité par Gilles Trequesser

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  • M8637171 le mercredi 19 sept 2012 à 15:08

    merci à Charlie Hebdo d'exister; il est le seul à critiquer les religions qui nous pourrissent la vie.