Centrafrique-Des "sorciers" brûlés par les "anti-balaka"-rapport

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    par Tom Esslemont 
    BANGUI, 26 novembre (Fondation Thomson Reuters) - En 
République centrafricaine, des personnes accusées de sorcellerie 
sont enlevées, brûlées et enterrées vivantes par des rebelles 
chrétiens qui exploitent une superstition largement répandue 
pour asseoir leur pouvoir dans certaines parties du pays, 
affirme un rapport des Nations unies. 
    Ce rapport, que la Fondation Thomson Reuters a pu consulter 
en exclusivité, contient des photos très explicites des victimes 
attachées à des poteaux en bois qu'on approche du feu ainsi que 
des torses carbonisés des suppliciés. 
    Ces tortures sont eu lieu entre décembre 2014 et début 2015 
et ont été ordonnées par des dirigeants de milices chrétiennes 
"anti-balaka" qui combattent les rebelles musulmans "Séléka" 
depuis plus de deux ans, indique le rapport. 
    La République centrafricaine a sombré dans la violence 
communautaire après la prise du pouvoir en mars 2013 par les 
rebelles musulmans dans ce pays à majorité chrétienne. Malgré la 
mise en place d'un gouvernement de transition, les violences se 
poursuivent et le pouvoir central a du mal à exercer son 
autorité en dehors de la capitale. 
    Des élections présidentielle et législatives, plusieurs fois 
reportées, doivent avoir lieu le 27 décembre pour remplacer le 
gouvernement de transition. D'ici-là, les observateurs craignent 
de nouvelles violences. 
    Selon les auteurs du rapport, il semble que les miliciens 
chrétiens aient utilisé la sorcellerie, superstition assez 
répandue en Afrique, à des fins d'intimidation, d'extorsion de 
fonds et d'exercice de l'autorité dans les zones de non droit. 
     
    ENTERRÉ VIVANT 
    "La sorcellerie est fortement enracinée en (Centrafrique) et 
(...) l'absence d'autorité de l'Etat crée un terrain favorable 
pour une sorte de justice populaire détournée par les 
anti-balaka à leur profit", écrivent les enquêteurs. 
    Le rapport, produit par une équipe travaillant pour la 
Minusca, la mission de stabilisation de l'Onu, répertorie 13 
affaires contre des victimes âgées de 45 à 70 ans qui ont eu 
lieu près de Baoro dans la préfecture de Nana-Mambéré. 
    Les casques bleus ne parviennent pas à rétablir le calme 
dans cette préfecture du sud-ouest du pays en proie à des 
affrontements entre groupes rebelles. 
    Le rapport donne les identités de trois dirigeants du groupe 
anti-balaka de Nana-Mambéré présents lors des séances de 
torture. La fondation Thomson Reuters Foundation a tenté de les 
joindre, sans succès. 
    Lors d'une des cas répertoriés, un prêtre du secteur, dont 
le corps était couvert de cicatrices, a raconté avoir tenté de 
s'interposer alors qu'un homme était enterré vivant après avoir 
été condamné pour sorcellerie et avoir semble-t-il avoué avoir 
tué 150 personnes. 
    "Le prêtre s'est retrouvé sous la menace d'un couteau pour 
avoir tenté d'intervenir dans des affaires qui ne concernaient 
pas l'église", a déclaré un témoin oculaire, cité dans le 
rapport. 
    Pour éviter d'être ligotées ou brûlées, les victimes sont 
sommées de s'acquitter, souvent sous la menace d'une arme 
blanche, d'une somme comprise entre 20.000 et 50.000 francs CFA 
(30 et 75 euros). 
    Près des deux tiers des Centrafricains vivent avec moins de 
1,90 dollar (1,80 euro) par jour, selon les données de la Banque 
mondiale. 
    "Les anti-balaka extorquent des sommes énormes à leurs 
victimes en échange de leur liberté", lit-on dans le rapport. 
     
    ACCUSÉE D'AVOIR TUÉ SON MARI 
    La sorcellerie est sanctionnée par la loi en Centrafrique. 
Les personnes accusées de la pratiquer sont souvent condamnées à 
des peines de prison. Selon certaines informations, la moitié 
des détenus du pays seraient des personnes accusées de 
sorcellerie. 
    En septembre 2010, quatre personnes, dont deux enfants de 10 
et 13 ans, ont été déclarées coupables de sorcellerie et de 
charlatanisme, selon l'organisation de défense des droits de 
l'homme Amnesty International. 
    Dans la prison des femmes de Bimbo, dans l'agglomération de 
la capitale Bangui, cinq des 18 détenues sont accusées de faits 
de sorcellerie. 
    "J'ai été accusée d'avoir tué mon mari en ayant recours à la 
sorcellerie", déclare à la Fondation Thomson Reuters Christelle 
Ouamanga, 26 ans, dans sa cellule qu'elle partage avec cinq 
autres femmes. 
    Christelle Ouamanga, qui allaite son bébé de sept mois, 
Dieupuissant, dans sa cellule, nie le meurtre. Elle dit que la 
famille de son mari l'a accusée de sorcellerie après son décès 
qu'elle dit être dû à une maladie du poumon. 
    Selon le père Aurelio Gazzera, un missionnaire qui travaille 
pour l'organisation catholique Caritas dans l'ouest du pays, le 
concept de sorcellerie ressurgit lors des crises comme c'est le 
cas avec les violences en ce moment. 
    "Le châtiment (de ceux qui sont considérés comme des 
sorciers) est utilisé comme un moyen par un groupe armé 
d'imposer son autorité", commente le missionnaire, dont 
l'organisme est un des rares dans la préfecture de Nana-Mambéré. 
    Le ministre de la Justice par intérim Dominique Saïd 
Panguéndgi, qui, comme tous les membres du gouvernement de 
transition, n'a pas le droit de se présenter aux prochaines 
élections, explique que la réforme des règles relatives à la 
sorcellerie n'est pas considérée comme une priorité. 
    "La sorcellerie est une question de croyance. Il faut que 
nous formions les magistrats", explique-t-il dans son bureau à 
Bangui. "Mais au moins, le débat a commencé." 
 
 (Danielle Rouquié pour le service français) 
 
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