Bugarach, de la rumeur à la "bulle" médiatique

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BUGARACH, DE LA RUMEUR À LA "BULLE" MÉDIATIQUE
BUGARACH, DE LA RUMEUR À LA "BULLE" MÉDIATIQUE

par Jean Décotte

TOULOUSE (Reuters) - Bugarach, village de l'Aude censé être préservé de la fin du monde, est victime d'une "bulle virtuelle" de rumeurs relayées et amplifiées par la presse du monde entier, estiment des spécialistes des médias et des enquêteurs au long cours.

Selon la préfecture, quelque 250 reporters de 17 nationalités sont accrédités pour y couvrir la fin des temps, attendue vendredi selon une interprétation du calendrier maya.

Pour le documentariste Rémi Lainé et le chroniqueur et écrivain Nicolas d'Estienne d'Orves, qui ont passé plusieurs semaines sur place, il y a une disproportion entre l'absence de faits tangibles accréditant ces rumeurs et le traitement médiatique qui en a été fait.

"Les médias ont créé de toutes pièces un événement qui n'aura pas lieu", estime Rémi Lainé, auteur du documentaire "Le monde s'arrête à Bugarach" (27.11 Production) qui doit être diffusé vendredi après-midi sur Arte.

"C'est une brève de comptoir qui s'élargit au rang de canular planétaire. C'est une immense bulle virtuelle", juge de son côté Nicolas d'Estienne d'Orves.

"Mais ça a une valeur sociologique fascinante: on a tellement besoin de croire en quelque chose dans notre société qu'on invente de toutes pièces une histoire à qui personne ne croit et la presse prend le relais avec beaucoup d'allégresse et de virtuosité."

Terre de légendes, cette petite commune en plein "pays cathare" est au centre de rumeurs sur internet qui mêlent ovnis, ésotérisme et apocalypse.

TERREAU FERTILE

Nicolas d'Estienne d'Orves, auteur du livre "Le village de la fin du monde" (Grasset), pense d'ailleurs qu'internet a probablement amplifié le battage autour de ce petit village.

"Il y avait un terreau fertile, si bien qu'un jour quelqu'un, sur internet, s'est amusé à mettre en relation Bugarach et la soi-disant prophétie maya", juge-t-il. "Sans internet, ça n'aurait pas pris des proportions pareilles."

C'est une remarque du maire en conseil municipal en 2010, évoquant ces rumeurs, qui a sans doute conduit les médias à s'y intéresser. Le sujet a alors été repris par la presse régionale, puis nationale et, enfin, internationale.

"Tout le monde a pris ça un peu à la rigolade et petit à petit la chose est devenue sérieuse: on a parlé de bulle immobilière, de gens qui construisaient des bunkers, de milliardaires russes", détaille Nicolas d'Estienne d'Orves, qui n'a rien constaté de tel sur place.

"Mon livre est né de cette rumeur, moi aussi j'y ai cru parce que je lisais les articles dans la presse. Et quand je me suis retrouvé là-bas et que j'ai vu ce charmant village où il ne se passe vraiment rien à part quelques ésotéristes un peu zozos (...), j'ai découvert la disproportion énorme entre le fantasme d'un Bugarach rêvé vu depuis la presse parisienne ou internationale, et la réalité du village."

"Proportionnellement, il n'y a pas plus d'ésotéristes que dans n'importe quel quartier de Toulouse ou arrondissement parisien", ajoute-t-il.

"PROPORTIONS DÉLIRANTES"

L'écho rencontré par cette histoire a fait craindre au maire et aux autorités un afflux de population vendredi, contraignant la préfecture à mettre en place un important dispositif de sécurité qui a indirectement transformé la rumeur en événement.

"Je ne pense pas que le 21 décembre il se passe des choses très graves, qu'il y ait des afflux considérables de personnes, mais étant donné l'écho médiatique assez énorme autour de l'événement, nous devons nous assurer des conditions de sécurité et prévoir toutes les possibilités", déclarait à Reuters le préfet de l'Aude, Eric Freysselinard, le mois dernier.

Pour l'universitaire Marc Menou, membre du Club audiovisuel et multimédia du Grand Toulouse, un cercle de réflexion sur la société de l'information, la rumeur de Bugarach plaît parce qu'elle inquiète et fascine à la fois.

"Bugarach, c'est une rumeur complète: c'est d'une part la fin du monde mais aussi la possibilité du salut", résume-t-il.

"C'est surprenant parce que visiblement personne n'y croit, mais tout le monde fait comme si", dit-il. "La presse a un double rôle: on ne peut compter que sur elle pour dissiper une rumeur, mais elle est là aussi pour la propager."

Les principales victimes de cet emballement sont les 200 habitants de Bugarach, au centre de l'attention bien malgré eux, jugent Rémi Lainé et Nicolas d'Estienne d'Orves.

"J'ai découvert un petit paradis, un village généreux et ouvert sur le monde" et qui souffre d'être catégorisé comme "village d'illuminés", fait valoir le documentariste.

Certains attendent avec hâte le 22 décembre, souligne pour sa part l'écrivain, qui correspond toujours avec des Bugarachois par courrier électronique.

"Ils n'en peuvent plus, ils se barricadent chez eux", raconte-t-il. "Ça les faisait rire, mais je crois que ça ne fait plus rire personne, ça a pris des proportions totalement délirantes pour un canular."

Edité par Yves Clarisse

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  • kael2348 le jeudi 20 déc 2012 à 15:08

    n'empêche que ça marche, on est déjà deux couillons à avoir lu cet article...

  • gustav10 le jeudi 20 déc 2012 à 14:46

    La presse ne s'intéresse plus à vérifier l'information avant de la publier. Elle s'intéresse uniquement à chercher les aneries à partir desquelles elle pourra vendre du papier. Elle se discrédite toute seule.