Bolivie: les "Cholets", les immeubles colorés des nouveaux riches aymaras

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Ces nouveaux immeubles de luxe abritent pistes de danse, magasins, salles de sport et au dernier étage des appartements tout confort. (AFP PHOTO / AIZAR RALDES)
Ces nouveaux immeubles de luxe abritent pistes de danse, magasins, salles de sport et au dernier étage des appartements tout confort. (AFP PHOTO / AIZAR RALDES)

(AFP) - Luxueux et criards, ils ont surgi en pleine banlieue pauvre de La Paz. Ces édifices emblématiques de la transformation de la Bolivie, depuis l'arrivée au pouvoir du président indigène Evo Morales, appartiennent à la nouvelle bourgeoisie aymara, indiens jadis relégués en marge de la société.

À 4.000 mètres d'altitude, dans la cité-dortoir d'El Alto qui surplombe la capitale, ces nouveaux immeubles de luxe, appelés "cholets" - jeu de mot entre chalet et cholo (désignant de façon péjorative le Bolivien d'origine indigène) - abritent pistes de danse, magasins, salles de sport et au dernier étage des appartements tout confort.

El Alto bénéficie de la bonne santé économique actuelle de la Bolivie, dont le PIB par habitant a triplé en huit ans, et ces constructions rutilantes aux couleurs vives et aux motifs inspirés de la culture traditionnelle aymara sont devenus les symboles de cette nouvelle bourgeoisie commerçante.

"Les propriétaires sont commerçants, transporteurs, mineurs, restaurateurs et ce sont eux les promoteurs de cette nouvelle architecture, avec un dénominateur commun, ils sont tous Aymaras et revendiquent leurs racines", explique Freddy Mamani, l'architecte créateur de ce style baroque néo-andin.

Il compte à son actif plus de 60 immeubles à vocation commerciale et d'habitat, qui se négocient jusqu'à un million de dollars, une véritable fortune en Bolivie.

Le climat économique actuel est propice aux nouvelles initiatives, comme celle de Wilfredo Poma, guide touristique d'El Alto.

"Pour l'instant nous avons environ un groupe par mois. C'est peu, mais nous avons réussi à faire naître un intérêt chez les touristes. Nous proposons un circuit intégral, on parle de la +cosmovision+ andine (une culture spirituelle ancestrale, ndlr), des luttes sociales, de la religion, de l'accès à l'éducation, du rôle de la femme", dit-il.

"Mais ce sont ces immeubles qui ont le plus de succès, c'est ce qui surprend le plus".  

- 'Une polychromie en dégradé' - 

Serge Ducroc, guide de nationalité suisse, organise des visites guidées d'El Alto depuis deux ans.

Ces immeubles "représentent le succès économique. Ce sont des gens d'ici et ils ne veulent pas vivre dans une zone où il y a des Blancs", explique-t-il à des touristes canadiens francophones.

L'architecte Freddy Mamani, 42 ans, n'aime pas trop le mot "cholet" mais sait qu'il est devenu sa marque de fabrique. "J'ai rompu avec les vieux canons de l'architecture et c'est vrai, je suis un transgresseur", affirme-t-il fièrement à l'AFP.

Berger de lamas dans son enfance, il vient d'un minuscule village de l'Altiplano qui ne figure même pas sur la carte. "Tout petit déjà, dans ma montagne, je construisais des petites maisons, des petites voitures d'argile", raconte-t-il.

Les salles de bal à deux étages qu'il construit au rez-de-chaussée de ses immeubles et qui se louent 1.500 dollars pour des mariages ou des fêtes peuvent accueillir jusqu'à 1.000 personnes.

"C'est une polychromie en dégradé. Nous essayons de trouver notre essence, notre propre culture en utilisant des couleurs vives", dit l'architecte décrivant ses créations.

"On nous avait dit qu'El Alto était plus ou moins riche mais voir cette formidable opulence au milieu de la pauvreté et des gens qui mendient, c'est vraiment choquant", commente Dominique, un éducateur canadien de 28 ans.

L'anthropologue espagnol Xavier Albo relève que les propriétaires des +cholets+ représentent "la nouvelle bourgeoisie Aymara qui a migré de la campagne et doit son succès au commerce" qui a prospéré depuis l'arrivée à la présidence d'Evo Morales en 2006.

La Bolivie, un des pays les plus pauvre d'Amérique du Sud, surfe sur une croissance à plus de 5% en moyenne sur les huit dernières années.

Au pouvoir depuis 2006, Evo Morales a placé les secteurs traditionnellement marginalisés au coeur de sa politique économique et sociale.

"La uta (maison, en aymara) ne peut pas rester statique ou morte, elle est vivante, elle doit danser, se déplacer dans la communauté, servir les siens, susciter l'intérêt et accumuler du capital pour toute la communauté", explique l'avocat et philosophe Boris Bernal.

"Dans la culture andine, nous disons que tout est vivant, nos maisons aussi, nos immeubles, doivent donner de la vie. Cela veut dire quoi ? Qu'il faut qu'ils génèrent de l'argent", affirme Mamani.

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