AVANT PAPIER-Turquie-Erdogan risque de devoir partager le pouvoir

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par Orhan Coskun et Nick Tattersall ANKARA/ISTANBUL, 28 octobre (Reuters) - Si le président turc Recep Tayyip Erdogan a modifié sa stratégie pour le deuxième scrutin législatif en cinq mois, le résultat risque bien d'être semblable à celui de juin lorsque sa formation politique, l'AKP, n'est pas parvenue à obtenir la majorité absolue au Parlement. Les derniers sondages laissent entendre que le Parti de la justice et du développement, seul au pouvoir depuis 13 ans, ratera une nouvelle fois la majorité absolue ce qui l'empêchera de gouverner seul après les législatives du 1er novembre. http://tmsnrt.rs/1M0o4LW Officiellement, l'AKP ne craint pas une telle issue et la ligne officielle est la suivante: la tendance est positive. Le Premier ministre Ahmet Davutoglu a déclaré la semaine dernière dans un entretien que l'élan pris par l'AKP devrait lui permettre d'obtenir au moins 44% à 45% des voix, un seuil susceptible de le dispenser de former une coalition. "S'il y a un plan 'A', je refuse de parler d'un plan 'B'", a répondu Ahmet Davutoglu à Reuters lorsqu'il a été interrogé sur l'hypothèse de la formation d'une coalition avec le CHP (Parti républicain du peuple (gauche laïque, principal parti d'opposition d'inspiration kémaliste). "Le seul espoir, c'est celui d'une coalition, mais notre but et notre objectif c'est de former un gouvernement seuls." En privé cependant, des cadres de l'AKP et du CHP ne cachent pas qu'ils se préparent à former une coalition gouvernementale en dépit des vives réticences de Recep Tayyip Erdogan. "L'élection est sur le fil du rasoir (...) S'il faut faire une coalition, nos relations les plus étroites sont avec le CHP", a dit un responsable de l'AKP, ajoutant que la piste d'une alliance avec le Parti d'action nationaliste (MHP, extrême-droite), semblait sans issue. DÉNOMINATEURS COMMUNS Les partenaires occidentaux de la Turquie, les investisseurs et même une partie de l'électorat turc pensent que la formation d'une coalition gouvernementale serait exactement ce dont le pays aurait besoin car, tout en maintenant les responsables les plus expérimentés au pouvoir, elle permettrait d'atténuer les tendances autoritaires de Recep Tayyip Erdogan. Ce penchant a connu une nouvelle illustration mercredi avec la spectaculaire intervention de la police turque dans les locaux de médias d'opposition liés au prédicateur Fethullah Gülen, exilé aux Etats-Unis, que le président turc accuse d'infiltrer les arcanes du pouvoir avec le projet de mener un coup d'Etat. ID:nL8N12S3H3 Membre de l'Otan, la Turquie est située sur la ligne de front du combat contre l'Etat islamique qui opère en Syrie et qui est soupçonné par les autorité d'être responsable de la série d'attaques qui a culminé le 10 octobre à Ankara avec la mort de plus de 100 personnes dans un double attentat suicide. ID:nL8N12S2YM Fermement ancré dans sa vision islamo-conservatrice de la politique, Recep Tayyip Erdogan n'a de son côté jamais caché son hostilité à l'égard du CHP, le parti du père de la Turquie moderne, Mustafa Kemal Atatürk, bastion de l'élite laïque qu'il tient pour responsable des maux du pays. Mais, sur la plupart des sujets clés, qu'il s'agisse de la nécessité d'une réforme économique, de la recherche d'une solution face à l'insurrection kurde dans le Sud-Est, les deux partis ont beaucoup de dénominateurs communs. "Une coalition AKP-CHP est actuellement la piste la plus sérieuse", a dit un haut responsable du CHP, tout en rejetant les affirmations de l'AKP selon lequel la tendance lui est favorables et en soulignant qu'Ahmet Davutoglu et Kemal Kilicdaroglu, chef de file du CHP, ont entretenu un "dialogue constructif" au mois de juin lorsque la question d'une alliance a été évoquée. "Les négociations avec l'AKP reprendront." STRATÉGIE MODIFIÉE, AMBITION INTACTE En juin, Recep Tayyip Erdogan a multiplié les prises de parole à la télévision, apparaissant jusqu'à 44 heures en l'espace d'une semaine sur une seule chaîne de télévision, menant une vigoureuse campagne pour l'AKP et pour son projet de présidentialisation du régime. Cette omniprésence n'a pas été du goût de tous au sein de l'AKP où certains ont accusé Recep Tayyip Erdogan d'être responsable de son échec à décrocher la majorité absolue. Pour le scrutin du 1er novembre, Recep Tayyip Erdogan semble avoir changé de stratégie. S'il utilise toujours la moindre de ses interventions pour fustiger l'opposition, il semble plus en retrait qu'en juin et il est peu probable qu'il organise de nouvelles élections législatives en cas d'échec. "Je ne pense pas qu'Erdogan ait envie d'une nouvelle élection. Personne n'a assez de force et d'énergie", a dit un responsable de l'AKP. S'il a modifié son approche, l'ambition de Recep Tayyip Erdogan reste la même et ce sera sans doute lui qui tirera les ficelles des négociations si une coalition doit être formée et il tentera probablement de rallier les nationalistes du MHP même si cette stratégie paraît vouée à l'échec. "Erdogan veut un gouvernement avec un parti unique et c'est pour lui la seule option (...) Il n'envisage pas de nouvelles négociations avec le CHP", dit-on de source proche de la présidence. On signale toutefois que l'attitude du CHP vis-à-vis d'un scandale de corruption qui a éclaboussé l'entourage proche de Recep Tayyip Erdogan serait cruciale. Cette affaire de corruption qui a conduit à la démission des ministres de l'Economie, de l'Intérieur et de l'Urbanisation en décembre 2013, puis à la mise à l'écart du ministre des Affaires européennes, est pour le président un complot visant à le renverser fomenté par son rival Fethullah Gülen. Le dossier n'a jamais abouti mais il a débouché sur une gigantesque purge du système judiciaire et le CHP a promis qu'il s'efforcerait de le rouvrir. "L'enquête jette un voile", reconnaît un haut responsable de l'AKP. "Mais, si le CHP se comporte en adulte, on sera plus proche que jamais d'un partenariat". (Avec la contribution d'Ercan Gurses et Can Barut à Ankara,; Nicolas Delame pour le service français)

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