AVANT-PAPIER-La "présidentialisation" au centre des législatives turques

le , mis à jour à 12:05
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ISTANBUL, 5 juin (Reuters) - Les Turcs sont appelés aux urnes dimanche pour des élections législatives qui pourraient redessiner le paysage politique et décider du projet de présidentialisation du régime voulu par Recep Tayyip Erdogan, leur dirigeant le plus populaire mais aussi le plus controversé. Pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir, en 2002, le Parti pour la justice et le développement (AKP) qu'il a fondé se présente face aux électeurs avec un bilan économique contesté. Ralentissement de la croissance, hausse du chômage et progression de l'endettement des particuliers ont donné un nouvel angle d'attaque à l'opposition. A en croire les sondages, l'AKP ne semble pas en mesure d'atteindre la majorité des deux tiers (au moins 367 des 550 élus du Parlement) qui permettrait au chef de l'Etat d'instaurer le régime présidentiel pour lequel il milite ardemment sans en passer par un référendum, ni celle des trois cinquièmes (au moins 330 élus), qui supposerait la tenue d'une telle consultation. Quelques sièges pourraient même manquer à la formation islamo-conservatrice pour garder sa majorité absolue, ce qui la contraindrait à former une coalition. Fin mai, l'AKP était crédité de 41% des intentions de vote, soit huit points de moins qu'aux précédentes législatives, en 2011. Bien que la loi fondamentale interdise au chef de l'Etat de mener campagne, Erdogan n'a pas ménagé ses efforts pour convaincre de la nécessité de la réforme constitutionnelle. "On ne m'éloignera pas de ces estrades ! On ne me fera pas taire !", a-t-il martelé le mois dernier lors d'un meeting à Kirikkale, dans le centre du pays. "Erdogan est conscient que chaque jour qui passe érode son pouvoir, c'est pourquoi il tient tellement à un régime présidentiel. Ce qui fait sa force, c'est l'existence de ce projet. S'il n'est plus réaliste, l'équilibre des pouvoirs va changer à ses dépens", commente Sinan Ulgen, directeur du cercle de réflexion stambouliote EDAM. Dans la perspective d'un référendum constitutionnel, sa personnalité, qui divise profondément l'électorat, et les racines islamistes de sa formation risquent fort de le priver du soutien des laïques du Parti républicain du peuple (CHP) et de celui du Parti d'action nationaliste (MHP). LE SCORE DU HDP, AUTRE ENJEU DU SCRUTIN Le Parti démocratique des peuples (HDP), mouvement pro-kurde considéré comme un possible partisan de la réforme, à condition qu'elle accorde davantage droits à la minorité, s'est quant à lui prononcé contre l'instauration d'un régime présidentiel. Le score du HDP sera par ailleurs l'un principaux enjeux du scrutin de dimanche. La formation de Selahattin Demirtas, qui se présente pour la première fois à des élections législatives, espère franchir le seuil de 10% des voix nécessaire pour entrer au Parlement. En août dernier, lors de l'élection présidentielle remportée par Erdogan, Demirtas a obtenu 9,8% des voix, et l'émergence de son mouvement limite les chances de l'AKP d'atteindre la majorité qualifiée. Le chef de l'Etat, qui vient de reprendre en main l'appareil judiciaire, la police et la presse, n'est toutefois pas homme à laisser le pouvoir lui échapper. Au cours des deux dernières années, Erdogan a su résister à un vaste mouvement de protestation et à un scandale de corruption qui seraient venus à bout de beaucoup d'autres. Malgré le mécontentement d'une partie de l'opinion, il a été élu en août avec 52% des voix. Au sein de son propre parti, des voix commencent toutefois à s'élever contre son omniprésence au sein d'un exécutif dont les rênes devraient être tenues par le Premier ministre. "Erdogan est le chef de file de ce parti. Les membres de l'AKP le savent bien, mais, petit à petit, certains commencent à être gênés par son maintien à la présidence exécutive", dit-on de source proche de la direction du parti. A l'issue du scrutin de dimanche, qui risque donc de sceller l'échec du projet de présidentialisation, plusieurs figures du mouvement atteints par la limite des mandats pourraient entrer directement au service du chef de l'Etat et certains parlent déjà d'un "cabinet noir" qui ferait concurrence au gouvernement du Premier ministre Ahmet Davutoglu, mais d'autres assurent qu'il ne cherche pas à s'octroyer tous les pouvoirs. "Cela n'a rien de personnel et ce n'est pas quelque chose qu'il veut pour lui. Il pense que le régime parlementaire pose de graves problèmes depuis ses débuts en politique et il veut trouver une solution. Il ne voit pas cela comme un acte hostile à Davutoglu", ajoute-t-on de même source. (David Dolan, Asli Kandemir, Nick Tattersall et Orhan Coksun; Jean-Philippe Lefief pour le service français)

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