Au Pakistan qu'il ne connaît plus, Ahmed l'expulsé ne rêve que de France

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Il est libre, loin de la prison de Karachi où il a été battu à son arrivée en janvier. Mais Ahmed Sohail, perdu au milieu d'un Pakistan qu'il avait fui à 15 ans, ne rêve que de retourner en France, où son cas commence à susciter des remous politiques à gauche.

Debout dans la ruelle de béton poussiéreuse, Ahmed, 23 ans, tire fébrilement sur sa cigarette sous le soleil printanier de Lala Musa, ville de passage plantée au milieu des champs du Pendjab, dans le centre du Pakistan. "Franchement, ça fait du bien de reparler français", glisse-t-il au journaliste de l'AFP.

Baskets de marque en cuir blanc, jean savamment élimé et polo gris: c'est avec le même look soigné que le longiligne Ahmed, visage imberbe au couteau et cheveux courts gominés, allait "traîner" le week-end avec ses amis à Paris, "aux Champs-Elysées ou à Châtelet-Les Halles".

Aujourd'hui, il balade son spleen silencieux entre deux paysans en longue chemise traditionnelle poussant leur charrette à bras, des femmes volontiers voilées jusqu'aux yeux et des nuées de gamins en uniforme d'écolier.

Il n'a qu'un mot poli pour décrire ce qui lui arrive: "La catastrophe". Elle s'enclenche le 21 novembre dernier lorsqu'il a été arrêté dans le métro à Paris. Sans titre de séjour régulier, il est placé au centre de rétention de Vincennes.

Le choc survient à Noël: il voit son nom sur la liste des prochains expulsés. "Jusque là, j'avais toujours pensé que j'aurais des papiers, que je me marierais un jour en France, que j'y ferais une famille", dit-il.

Il était arrivé à Paris en 2006, à 15 ans, après que son père, un ouvrier agricole du Pendjab, l'eut glissé dans un avion pour la France avec un passeur muni de passeports trafiqués. "Un conflit de terre avec des voisins a dégénéré. J'étais le seul fils, il a eu peur que je sois tué", raconte Ahmed.

A son arrivée, il est pris en charge par l'Aide sociale à l'Enfance (ASE), et entame un CAP de plomberie. L'ASE décrit un "élève capable de bien réussir" et n'ayant "aucun problème de comportement". Ahmed ne décrochera pas son CAP, la faute selon lui à des ennuis de santé en fin de formation. Il a toutefois largement le niveau selon ses formateurs et, surtout, une promesse d'embauche.

Mais il n'obtiendra jamais le titre de séjour "salarié" nécessaire. Après un an d'attente, son employeur potentiel en recrute un autre. Lorsqu'il est arrêté en novembre dernier, il est en séjour illégal depuis plus d'un an.

Le 31 décembre, les policiers viennent le chercher à Vincennes. Il tente de résister. "Ils m'ont mis du scotch sur la bouche, menotté les mains, lié les jambes et m'ont porté dans l'avion. Ils m'ont renvoyé comme un chien".

Mais le pire est à venir. A son arrivée à Karachi, il est jeté en prison, procédure classique pour les expulsés. Il y redécouvre le Pakistan par sa face sombre: violences, racket et corruption. "Les policiers, matons et détenus me disaient: +Tu es Français, tu as de l'argent, donne-le nous, sinon...+ Ils arrivaient à trois pour me frapper. C'est le pire endroit où j'ai jamais été".

En France, l'association Réseau éducation sans Frontières (RESF) se mobilise pour faire libérer Ahmed au bout d'un mois, moyennant 400 euros, avec l'aide d'un ami pakistanais de France qui le recueille à Lala Musa.

RESF dénonce une expulsion "absurde" et appelle Paris à lui "délivrer en urgence un visa" pour la France. L'association est relayée le week-end dernier par une cinquantaine d'élus de gauche -- communistes et écologistes surtout -- qui dénoncent dans une lettre un "acharnement" contre Ahmed.

Il est l'un des 36.822 étrangers clandestins expulsés en 2012, un record. L'entourage du ministre de l'Intérieur Manuel Valls souligne avoir respecté les règles, relevant notamment qu'il "n'est ni orphelin, ni diplômé".

"On reproche à Ahmed de ne pas être orphelin!", s'emporte Richard Moyon, de RESF, qui dénonce une application des règles "déconnectée de la réalité". "La France a pris en charge Ahmed, il a très bien appris le français et un métier. Au moment où il a tout pour s'intégrer, on l'expulse!", s'insurge-t-il.

Selon un expert du secteur, la France, via l'ASE, a dépensé au minimum 175.000 euros pour accueillir et former Ahmed. La plomberie semblait une bonne option: c'est l'un des métiers où l'on recherche le plus de main d'oeuvre.

Au Pakistan, Ahmed n'a pas encore vu son père, qui semble hésiter à le voir. "Peut-être que le conflit avec l'autre famille n'est pas fini", avance le fils, qui n'a qu'une idée en tête: "retourner en France, avoir des diplômes et travailler".

Ahmed attend un nouveau passeport, et demandera aussitôt un visa français. Quand on l'interroge sur ce qui lui manque le plus de la France, il lâche: "Tout. C'est ma vie qui me manque".

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