Alexandra Estiot (BNP Paribas) : « Le prochain président américain doit affronter deux échéances cruciales avant février 2013 »

Boursorama le 06/11/2012 à 09:40
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Le prochain président américain devra s'accorder avec le Congrès pour passer le « fiscal cliff » en janvier 2013 et trouver un accord sur la dette en février. Deux échéances cruciales pour l'économie américaine rappelle Alexandra Estiot, économiste spécialiste des Etats-Unis chez BNP Paribas.

Jour J aux Etats-Unis... Obama ou Romney, pour qui vote Wall Street ?

Alexandra Estiot : Avec Obama, les marchés sont en terrain connu. En revanche, Romney a dit beaucoup de choses pendant la campagne et il est difficile de savoir quelle politique appliquera le candidat républicain s’il est élu. J’aurais tendance à me fier davantage au gouverneur Romney qu’au candidat Romney, c’est-à-dire un conservateur modéré sur le plan des valeurs et relativement pragmatique sur le plan économique. Comme gouverneur du Massachusetts, il a instauré une couverture santé universelle qui a servi de base au projet de Barack Obama ! Dans tous les cas, les investisseurs, comme les Américains, sont partagés et le suspens reste entier.

Le « fiscal cliff » -relèvement automatique des impôts et baisse des dépenses publiques au 1er janvier 2013- est-il le dossier économique le plus urgent que devra traiter le prochain président américain ?

A.E : Oui. A court terme, le « fiscal cliff » constitue une vraie menace et personne ne sait quelle forme prendra l’accord politique entre la Maison Blanche et le Congrès. Une chose est sûre, il doit être trouvé avant la fin de l’année. C’est surtout la partie recettes (500 milliards de dollars de hausses d’impôts prévues) qui risque de pénaliser fortement l’économie, davantage que la partie dépenses (100 milliards de baisses de dépenses automatiquement programmées). D’autant que ces réductions ne devraient se faire ressentir que sur le budget 2014. Au-delà de cet accord, l’exécutif américain devra également trouver un compromis, avant février 2013, concernant le relèvement du plafond de la dette publique car l’accord signé en urgence à l’été 2011 arrive à échéance. L’agenda du prochain président est donc soumis à ces deux dates cruciales qui nécessiteront des accords avec le Congrès, lui-même divisé entre une Chambre des Représentants majoritairement républicaine et un Sénat où les Démocrates dominent. Au cours des deux dernières années, ces problèmes n’ont pas été véritablement traités mais repoussés.

Et à plus long terme, quels défis attendent le prochain président sur le plan économique ?

A.E : A moyen terme, le vieillissement de la population constitue une vraie bombe à retardement pour les finances publiques américaines. Les pensions du gouvernement fédéral vont épuiser les fonds de réserves publiques et commencé à creuser sérieusement le déficit fédéral. Mais à plus long terme, c’est d’une façon globale le coût de la santé qui constitue la préoccupation la plus importante. Aux Etats-Unis, les dépenses de santé par habitant dépassent de 40% le montant moyen des pays de l’OCDE. Les assurances professionnelles des médecins sont de plus en plus onéreuses, ces derniers multiplient les actes pour se couvrir juridiquement. Le programme Medicare, qui est particulièrement généreux envers les seniors, s’avère un gouffre potentiel. Au final, le total des dépenses « obligatoires » passera de 10,4% du PIB en 2012 à 15,8% en 2037. Sachant que par le passé, la progression des dépenses liées à Medicare a systématiquement été sous-estimée...

Après plusieurs statistiques plutôt encourageantes, peut-on considérer que l’économie américaine repart de l’avant ?

A.E : Le potentiel de croissance de l’économie américaine a été structurellement abaissé par la crise, en dessous de 3% en rythme annuel. Mais le niveau de croissance dépendra en partie des accords trouvés sur les finances publiques au niveau fédéral. Si l’ajustement mis en place est jugé crédible, étalé dans le temps, les entreprises retrouveront davantage de visibilité et pourront se remettre à investir. Pour le moment, l’attentisme reste de mise. Les entreprises préfèrent accumuler du cash et attendre, plutôt que d’embaucher ou de financer leur développement.

La Réserve Fédérale n’a pas lésiné sur les moyens pour soutenir l’activité. Quel est l’effet réel des politiques quantitatives menées (QE3) ? Sont-elles efficaces ?

A.E : J’en doute. La FED estime qu’elle peut faire baisser le niveau du chômage qui résulterait toujours d’une insuffisance de la demande et non de facteurs structurels. Elle a fait un pari : en achetant massivement des MBS, elle visait à abaisser le coût du refinancement pour les établissements financiers afin que ces derniers proposent des taux plus attractifs aux ménages américains. Du coup, les ménages devaient se remettre à emprunter plus facilement. Mais la distribution de crédits hypothécaires aux ménages reste très concentrée (trois acteurs distribuent la moitié des prêts) et surtout les ménages américains n’ont guère manifesté d’entrain à s’endetter à nouveau comme avant la crise des subprimes. Le changement d’état d’esprit des Américains est manifeste. Dans ce contexte, l’efficacité d’une politique monétaire accommodante se pose clairement.

Propos recueillis par Julien Gautier

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  • e.leliev le mardi 6 nov 2012 à 22:53

    La super puissance est bien en panne, malgré tout le fuel déversé dans son réservoir.ça patine !

  • f.lagny le mardi 6 nov 2012 à 15:43

    Analyse plutôt objective pour une professionnelle de "l'Establishment", qui ose poser des questions. +1