Afghanistan-Vers la fin du double jeu pakistanais ?

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par Mehreen Zahra-Malik ISLAMABAD, 15 juillet (Reuters) - L'armée pakistanaise, longtemps soupçonnée d'instrumentaliser les extrémistes islamistes pour pousser ses pions en Afghanistan et ailleurs, assure que son rôle de médiateur dans les discussions entamées la semaine dernière par Kaboul et les taliban prouve qu'elle est décidée à en finir avec eux. Le chef de l'Inter-services Intelligence (ISI), les services de renseignement militaires, s'est personnellement impliqué dans l'organisation de ces discussions, qui se sont déroulées le 8 juillet à Muree, près d'Islamabad, selon deux responsables qui sont également partie prenante. L'implication du Pakistan est jugée essentielle pour la réussite du processus de paix qui s'amorce, mais des doutes persistent quant aux véritables intentions de l'armée, que beaucoup accusent d'entretenir la guérilla en Afghanistan et au Cachemire dans le cadre de la rivalité historique avec l'Inde. A Islamabad, on assure que les autorités civiles et militaires ont maintenant pris la mesure de la menace que cette guérilla représente pour le Pakistan lui-même. Le processus de paix afghan est d'ailleurs devenu la "première priorité diplomatique" du général Raheel Sharif, chef d'état-major de l'armée, assure un haut fonctionnaire du ministère de la Défense ayant requis l'anonymat. "Pour le général Raheel, convaincre les Afghans de mettre fin au conflit est aussi important que de combattre les activistes antipakistanais. C'est son chef qui a convaincu l'armée que les activistes actifs au Pakistan sont aussi importants que la confrontation stratégique avec l'Inde", confirme-t-on de source proche des services de sécurité, ce qui ne convainc pas tout à fait à Kaboul. "Le Pakistan prend de nouvelles mesures sous la pression interne et externe. Il faut attendre de voir si ces mesures sont de nature tactique ou s'il s'agit d'un véritable virage politique", a commenté l'ancien ministre afghan de l'Intérieur Umar Daudzai. PRESSIONS CHINOISES La pression externe serait notamment venue de Chine, alliée d'Islamabad et investisseur de poids, dont les autorités soupçonnent les séparatistes ouighours du Xinjiang de se former en Afghanistan et dans les zones tribales pakistanaises. Les changements à la tête des administrations afghane et pakistanaise ne sont par ailleurs sans doute pas étrangers à l'ouverture des discussions avec les taliban. Le général Sharif a pris ses fonctions de chef d'état-major de l'armée en 2013 et Rizwan Akhtar, l'un de ses proches, a été nommé à la tête de l'ISI l'année suivante. A Kaboul, le président Ashraf Ghani, qui a pris ses fonctions en septembre, a fait de la réconciliation avec le Pakistan une priorité, ce qui n'était pas le cas de son prédécesseur Hamid Karzaï. Ce revirement n'est toutefois pas du goût de tous. L'accord de partage de renseignements conclu en mai avec l'ISI a soulevé un tollé dans la classe politique. En Inde, la défiance à l'égard du Pakistan reste également de mise, malgré la rencontre de la semaine dernière entre les deux Premiers ministres en marge du sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), qui s'est tenu à Oufa, en Russie. Le gouvernement indien s'est qui plus est senti exclu du processus de paix afghan, auquel les Etats-Unis et la Chine ont été associés. Autre facteur de rapprochement entre le Pakistan et l'Afghanistan : l'attentat qui a fait plus de 130 morts parmi les cadets d'une école militaire de Peshawar en décembre. Il a été revendiqué par le mollah Fazlullah, chef des taliban Pakistanais, et Islamabad souhaite le concours de Kaboul pour mettre la main dessus. Dans les chancelleries occidentales, où les promesses pakistanaises ont longtemps laissé sceptique, on se dit aujourd'hui plus convaincu de la sincérité de ce rapprochement. "C'est l'initiative la plus authentique à laquelle nous ayons assisté de la part du Pakistan", commente un diplomate, évoquant les discussions de Muree. L'auteur pakistanais Ahmed Rashid, qui fait autorité, parle, lui, d'un "changement institutionnel" au sommet de l'appareil militaire, qui serait désormais favorable à la fin du conflit afghan. "L'armée ne renoncera pas à tous ses supplétifs en Afghanistan "tant que des initiatives équivalentes n'auront pas été prises par le gouvernement afghan", ajoute-t-il, laissant entendre que Kaboul joue aussi double jeu avec les taliban pakistanais. (Avec Hamid Shalizi à Kaboul et Krista Mahr à New Delhi, Jean-Philippe Lefief pour le service français)

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