Abdullah Öcalan, chef du PKK, appelle à la trêve en Turquie

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LE CHEF DU PKK APPELLE À LA TRÊVE EN TURQUIE
LE CHEF DU PKK APPELLE À LA TRÊVE EN TURQUIE

par Ayla Jean Yackley et Seyhmus Cakan

DIYARBAKIR, Turquie (Reuters) - Abdullah Öcalan, fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), a lancé jeudi un appel à la trêve et au retrait des combattants séparatistes du territoire turc afin de faciliter le règlement d'un conflit long et meurtrier.

Au moins 250.000 personnes rassemblées pour le Nouvel An kurde à Diyarbakir, la grande ville du Sud-Est turc à majorité kurde, ont ovationné la déclaration du chef emprisonné du PKK, lu à la foule par un responsable politique.

"Que les armes se taisent et que la politique l'emporte", dit Abdullah Öcalan. "Le moment est venu pour nos forces de se retirer en dehors des frontières turques (...) Ce n'est pas la fin, mais le début d'une nouvelle ère."

Les combattants du PKK se retireraient ainsi dans leurs bases des montagnes du nord de l'Irak, qui leur servent de tremplins pour leurs attaques sur le sol turc et sont régulièrement visées par l'aviation d'Ankara.

Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a qualifié le message de développement positif, demandant à ce qu'il se traduise en actes.

Au pouvoir depuis 2002, le chef du gouvernement islamo-conservateur a étendu les droits culturels et linguistiques de la minorité kurde, qui représente 20% environ de la population en Turquie, brisant la résistance de l'armée et des milieux nationalistes. Il a donné il y a deux ans son feu vert à des négociations secrètes à Oslo entre son gouvernement et le PKK.

CHANGEMENT STRATÉGIQUE

Lancée en 1984 pour obtenir un Etat kurde indépendant dans le sud-est de la Turquie, la guerre du PKK a fait plus de 40.000 morts, vidé les coffres de l'Etat, entravé le développement du Sud-Est turc et alourdi le bilan du pays en matière de droits de l'homme. La paix renforcerait la crédibilité d'Ankara dans la région, où le pays cherche à étendre son influence, et lèverait un sérieux obstacle sur le chemin de son éventuelle adhésion à l'Union européenne.

Ces dernières années, le parti d'Abdullah Öcalan a réduit ses exigences à l'autonomie politique et au renforcement des droits culturels que le gouvernement Erdogan a commencé à octroyer aux Kurdes, dont la langue fut longtemps interdite par les autorités.

"Un changement stratégique est en train de se produire", explique Ertugrul Kurkcu, député du Parti pour la paix et la démocratie (BDP, pro-kurde). "Le mouvement de libération kurde passe d'une campagne armée à une campagne culturelle. Et le PKK accepte cela."

La retransmission en direct à la télévision turque des scènes de joie de Diyarbakir, de la foule brandissant des portraits du chef emprisonné du PKK, des multiples drapeaux kurdes - rouge, jaune et vert - agités par les habitants, tout cela aurait été impensable il y a encore quelques mois.

Les emblèmes du PKK, mouvement banni, considéré comme un groupe terroriste par les Etats-Unis et l'Union européenne, sont strictement interdits et le seul fait d'en montrer un conduit généralement à la prison.

Contrairement à l'an dernier, les fêtes du Nouvel An kurde, le "Newroz", ont été autorisées et un gigantesque feu de joie a été allumé pour marquer le début des célébrations.

"UN CESSEZ-LE-FEU NE SUFFIT PAS"

Si des trêves ont déjà été déclarées et des négociations secrètes ont déjà eu lieu avec le PKK par le passé, les attentes sont plus grandes cette fois en raison de la publicité donnée aux discussions. Mais de gros obstacles demeurent.

Les milieux nationalistes turcs restent très hostiles à la perspective de droits accrus pour les Kurdes, redoutant l'éclatement de la Turquie.

"Le PKK défie l'Etat et fait étalage de sa force", a regretté jeudi Ozcan Yeniceri, député du MHP, l'un des principaux partis de l'opposition nationaliste. "Au lieu d'une République turque, la voie est ouverte pour la formation d'un Etat fédéral indépendant kurde."

Une série d'attentats sans gravité a visé mardi et mercredi des bâtiments publics à Ankara et Istanbul. Le gouvernement a accusé l'extrême gauche de vouloir saboter le processus de paix en cours.

Si le cessez-le-feu perdure, le désarmement et la réintégration des combattants prendront des années et resteront exposées à des tentatives de sabotage. Quant au sort d'Öcalan, "Apo" pour ses alliés, il n'est toujours pas tranché. Sa libération susciterait une levée des boucliers en Turquie où une grande partie de l'opinion l'assimile à un meurtrier.

Malgré quatorze années passées à l'isolement sur son île-prison d'Imrali, au large d'Istanbul, "Apo" a conservé de l'ascendant sur ses militants, comme il l'a prouvé en novembre en donnant ordre à des centaines de détenus kurdes de cesser leur grève de la faim, un mois après avoir engagé des négociations avec les services de renseignement turcs.

Mais la méfiance reste palpable auprès des jeunes militants. "La paix ne viendra pas parce que le Premier ministre le dit. Un cessez-le-feu ne suffit pas pour garantir mes droits et mes libertés", déclare Mustafa Guner, un étudiant en littérature de 22 ans, qui dit cependant avoir de l'espoir.

Abdullah Demirbas, maire d'un arrondissement de Diyarbakir, reconnaît la difficulté du pari d'Erdogan et Öcalan. "Il y a des forces obscures qui veulent la guerre et se nourrissent de sang (...). Le PKK, le gouvernement doivent faire preuve de courage. Il y a de l'espoir mais il est restreint, à cause des désillusions passées."

Pour ce responsable kurde, l'appel d'Öcalan est une ultime occasion à saisir.

"La nouvelle génération est comme un ouragan. Elle est plus radicale. Elle n'a jamais connu la paix entre les Kurdes et les Turcs. Si on peut en convaincre beaucoup, on pourra les rallier. Si on les perd cette fois, ils ne nous écouteront plus jamais."

Jean-Philippe Lefief et Jean-Stéphane Brosse pour le service français

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