A Sarajevo, une ligne rouge en mémoire des victimes de la guerre

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par Daria Sito-Sucic

SARAJEVO (Reuters) - Onze mille cinq cent quarante et une chaises rouges ont été alignées vendredi à Sarajevo en mémoire du nombre des victimes du siège de la ville martyre, à l'occasion du vingtième anniversaire du déclenchement de la guerre de Bosnie (1992-95).

Cette commémoration se déroule dans un pays toujours profondément divisé. Le pouvoir s'y partage entre Musulmans, Serbes et Croates selon de stricts critères ethniques et le gouvernement central peine à exercer une quelconque autorité.

Dans leur république autonome, les Serbes de Bosnie ignoreront l'hommage rendu aux manifestants pacifiques morts le 6 avril 1992 sous les balles serbes, le jour de la reconnaissance par la Communauté européenne de l'indépendance de la Bosnie-Herzégovine.

Commence alors le siège de la ville, qui durera plus de trois ans -le plus long de l'Europe moderne- et fera 11.541 victimes civiles. Le bilan de la guerre de Bosnie est terrible: 100.000 morts, près de la moitié de la population du pays (4,4 millions) déplacée, à quelques heures de route de Vienne, en face des stations balnéaires italiennes de l'Adriatique.

"La ligne rouge de Sarajevo est la ligne de sang qui a parcouru les rues de Sarajevo du 6 avril 1992 à 1995", a déclaré le maire de la ville, Alija Behmen, devant les chaises disposées au coeur de Sarajevo.

Le siège par les forces bosno-serbes positionnées sur les hauteurs environnantes dure 43 mois. Les habitants sont abattus par des snipers ou tués dans des bombardements à l'aveugle. Plus de 600 enfants figurent parmi les morts.

"Nous étions des cibles mouvantes. Une seule idée nous guidait: rester dans la ville", rappelle l'artiste bosnien Suada Kapic.

AMENDER LA CONSTITUTION

Après le vote par référendum des Musulmans et Croates de Bosnie en faveur de l'indépendance de l'ancienne république yougoslave, les forces bosno-serbes épaulées par l'artillerie de l'armée yougoslave s'emparent des deux tiers du territoire bosniaque, chassant les non-Serbes en vertu d'une politique de "purification ethnique". Les Musulmans et Croates s'organisent pour contre-attaquer et s'affrontent aussi entre eux.

Les Nations unies envoient des casques bleus, qui n'ont pas de mandat pour tirer. Ce n'est qu'après le massacre de 8.000 Musulmans à Srebrenica, pourtant ville déclarée "zone de sécurité" par l'Onu, en juillet 1995, que l'Otan fait usage de la force, bombarde les forces serbes de Bosnie et ouvre la voie à des négociations.

Les accords de Dayton, Ohio, conclus en 1995, mettent fin à la guerre en créant deux entités autonomes, la Fédération de Bosnie-Herzégovine et la République de Serbie. Le pouvoir est réparti en vertu de critères ethniques dans un Etat dont la complexité entrave le développement.

Alors que la Croatie rejoindra l'Union européenne en juillet 2013, que la Serbie a obtenu le statut de pays-candidat le mois dernier, la Bosnie n'a toujours pas postulé.

Il lui faut d'abord amender la Constitution de l'époque de Dayton afin de se conformer à un avis de la Cour européenne des droits de l'homme, laquelle estime que son système de quotas ethniques est discriminatoire.

Mais les Serbes de Bosnie rejettent toute tentative de centraliser le pouvoir davantage, considérant la Bosnie comme une construction artificielle qui leur a été imposée par les puissances étrangères.

Moins de la moitié des deux millions de personnes déplacées par le conflit ont regagné leurs villes et villages d'origine.

Autrefois ville réputée pour son brassage et son cosmopolitisme, Sarajevo est aujourd'hui en majorité composée de Musulmans bosniaques.

Jean-Stéphane Brosse pour le service français, édité par Gilles Trequesser

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