"A Dog's Heart", l'opéra dont le héros est un chien

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L'opéra composé par Alexander Raskatov s'inspire d'une nouvelle fantastique de Mikhaïl Boulgakov écrite en 1925, satire corrosive de l'époque, immédiatement interdite de publication. De Nederlandse Opera / Monika Rittershaus
L'opéra composé par Alexander Raskatov s'inspire d'une nouvelle fantastique de Mikhaïl Boulgakov écrite en 1925, satire corrosive de l'époque, immédiatement interdite de publication. De Nederlandse Opera / Monika Rittershaus

(AFP) - Ouh ouh : c'est par le hurlement d'un chien que débute l'opéra "A Dog's Heart", donné à Lyon du 20 au 30 janvier et mis en scène par le Britannique Simon McBurney, sur une musique du Russe Alexander Raskatov.

"A Dog's Heart", première incursion lyrique de ce surdoué du théâtre, créé en 2010 à l'Opéra d'Amsterdam, raconte l'histoire fantastique d'un chien métamorphosé en homme façon Frankenstein.

"J'adore ce chien, c'est une vedette", s'exclame Simon McBurney. Pour l'incarner, il a imaginé une marionnette de bois, de métal et de plastique, habilement manipulée par quatre virtuoses du "Blind Summit Theatre".

"Raskatov a eu l'idée de lui donner deux voix, une voix grotesque et laide, chantée par une femme, et l'autre interprétée par un homme, beaucoup plus douce, celle du pauvre chien qui cherche un abri". La première évoque la bestialité, la seconde le côté humain: "bien sûr, du temps de Boulgakov, le chien figurait les gens de la rue, les sans-abri", rappelle-t-il.

L'histoire ? "Un docteur implante les couilles et la glande hypophyse d'un homme sur un chien, qui commence à se transformer en homme", résume Simon McBurney, l'oeil bleu pétillant et en français dans le texte: il a étudié le théâtre à Paris.

L'opéra composé par Alexander Raskatov s'inspire d'une nouvelle fantastique de Mikhaïl Boulgakov écrite en 1925, satire corrosive de l'époque, immédiatement interdite de publication.

"A ce moment s'impose à la tête de l'Union soviétique quelqu'un qui s'appelle Staline, littéralement Monsieur Acier en russe", explique Simon McBurney. "Or, l'homme sur lequel ont été prélevés les organes implantés sur le chien s'appelle Klim Griegorievitch Tchougounkine, ce qui signifie minerai de fer: c'était bien trop proche pour Staline, qui était extrêmement sensible à toute référence".

D'autant que ce nouvel "homo sovieticus" se révèle un sinistre individu aux instincts bestiaux, qui manipule à son seul profit les structures communistes. A partir de "Coeur de chien", toutes les oeuvres de Boulgakov seront systématiquement interdites de publication, dont "Le Maître et Marguerite", magnifiquement adapté au théâtre par Simon McBurney et acclamé en 2012 au Festival d'Avignon.

"La Flûte enchantée" à Aix

Comme dans "Le Maître et Marguerite", Simon McBurney, créateur d'un théâtre total où les images se combinent au texte et à la musique, utilise largement la vidéo - tempête de neige, scènes de foule... - et convoque sur scène des marionnettes, véritables personnages dans ses créations.

Il prône aussi un théâtre "du présent". Si "Coeur de chien" était à l'époque de Boulgakov (1891-1940) une charge contre la corruption des idées socialistes, manipulées par quelques-uns à leur profit, l'oeuvre résonne aussi aujourd'hui. "Ce que Boulgakov perçoit très bien dans la société communiste de l'époque, c'est que les gens sont devenus extrêmement matérialistes. Ils sont obsédés par les objets. C'est plus que jamais le cas aujourd'hui", estime le metteur en scène: "on désigne même les hommes sous le terme d'unités de consommation !"

"Pour moi, on est dans la même situation que Boulgakov, dans une situation de tyrannie. Aujourd'hui les politiciens sont entre les mains d'un pouvoir économique qui ne rend de comptes à personne et ne reconnaît que la notion de profit".

McBurney, qui a créé à ce jour une trentaine de spectacles, a longtemps résisté à l'opéra "parce que ce n'était pas mon monde". Aujourd'hui, la musique l'inspire comme "une terre dans laquelle il faut fouiller pour donner vie à la bête".

Son deuxième opéra, "La Flûte enchantée" de Mozart (2012), sera remonté l'été prochain au Festival d'Aix-en-Provence. Le directeur artistique de l'Opéra d'Amsterdam Pierre Audi, qui l'a convaincu pour les deux premiers, le presse de monter "Don Giovanni". "Je résiste encore", sourit-il, pris entre dix projets, dont "Les Sorcières de Salem" d'Arthur Miller à Broadway l'automne prochain.

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