2012: Syrie et Egypte au bord de la bascule

le
21
2012, ANNÉE CHARNIÈRE POUR LA SYRIE
2012, ANNÉE CHARNIÈRE POUR LA SYRIE

par Tangi Salaün

PARIS (Reuters) - Les deux plus longs feuilletons des révoltes arabes semblent proches d'un tournant majeur en cette fin d'année 2012: en Syrie, le régime de Bachar al Assad semble de plus en plus fragilisé face à la progression des rebelles et au fléchissement du soutien russe ; en Egypte, la transition entamée dès février 2011 s'apprête à franchir un cap symbolique avec l'adoption probable par référendum d'une nouvelle constitution.

Epilogue d'épisodes douloureux, certes, mais pas fin de l'histoire. Ni en Syrie, où l'influence croissante des djihadistes se réclamant d'Al Qaïda et l'ampleur des divisions confessionnelles forment un terreau qui rappelle celui de l'Irak après l'invasion américaine. Ni en Egypte, où les "libéraux" ont montré début décembre, lors des manifestations contre le nouveau président issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi, qu'ils n'entendaient pas capituler devant des islamistes de plus en plus critiqués dans la population.

D'autres islamistes portés au pouvoir par une révolution, les Tunisiens d'Ennahda, ont vu cette année leur autorité s'éroder face à la surenchère des salafistes, la résistance des laïques et surtout leur impuissance à résoudre les graves problèmes socio-économiques du pays.

Pour Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po Paris et auteur de "La révolution arabe", "il était maladroit de parler de 'printemps arabe', car ce terme appelait inévitablement un 'automne islamiste'". Or, dit-il, "cet automne islamiste est conjoncturel, pas structurel; c'est d'ailleurs ce qui donne un côté instable voire violent aux transitions en cours, car les islamistes savent que leur victoire est temporaire."

"DICTATURE DE LA MAJORITÉ"

En Egypte, les Frères musulmans, vainqueurs des élections législatives début 2012, puis de la présidentielle en juin, ont ainsi préféré miser sur un modus vivendi avec l'armée, qui leur a cédé les commandes l'été dernier, plutôt que sur un dialogue avec les autres forces politiques.

Le divorce a été consommé lors de la rédaction de la constitution, les "libéraux" boycottant une assemblée constituante jugée non représentative. Résultat: c'est un texte rappelant souvent la loi fondamentale en vigueur sous Hosni Moubarak, notamment sur les privilèges de l'armée, que les Egyptiens étaient appelés à approuver par référendum les 15 et 22 décembre, prélude à de nouvelles élections législatives.

"Les Frères musulmans ont tout intérêt au statu quo politique", constate Moaaz el Zogby, chercheur en sciences politiques basé au Caire. "Pour eux, la démocratie, c'est avoir la majorité. Et la majorité a le droit de faire ce qu'elle veut. C'est donc la dictature de la majorité."

Le texte n'a pas suscité la même levée de boucliers en Occident, notamment aux Etats-Unis, où à l'exception du retrait militaire d'Irak qui lui tenait à c?ur, Barack Obama s'est peu impliqué dans les dossiers proche-orientaux au cours de son premier mandat.

En Egypte, Washington semble faire le pari que les Frères musulmans sont les mieux placés pour stabiliser le pays et mener des médiations entre Israéliens et Palestiniens, à l'image de la trêve arrachée en novembre dans la bande de Gaza.

D'autant que le Hamas s'est rapproché du Caire depuis l'arrivée de la confrérie au pouvoir, prenant ainsi ses distances avec un Iran jugé autrement plus menaçant par les Etats-Unis et Israël en raison de ses ambitions nucléaires présumées.

Téhéran est un acteur clé du conflit en Syrie, où il a activement soutenu militairement et financièrement le régime alaouite de Bachar al Assad, son seul allié arabe et la voie d'approvisionnement en armes la plus sûre du Hezbollah libanais. Un moyen de pression dont l'Iran n'entend pas se priver au moment où le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu le menace de frappes aériennes.

LE CONFLIT SYRIEN S'ENLISE ET DÉBORDE

En Syrie, l'année s'est égrenée au fil de la lente mais inexorable progression des rebelles, du nord du pays aux faubourgs de Damas, au prix de morts toujours plus nombreux -plus de 40.000, selon les derniers chiffres impossibles à vérifier retenus par l'Onu.

A la répression aveugle à coups d'artillerie et de bombardements aériens du régime répondent représailles et attentats des déserteurs de l'Armée syrienne libre (ASL) et de leurs alliés de circonstance du Front al Nosra, qui aurait été formé début 2012 par d'anciens djihadistes d'Al Qaïda en Irak et que les Etats-Unis viennent de placer sur la liste des organisations terroristes.

Le conflit a également débordé au Liban, où des affrontements confessionnels ont éclaté, ainsi qu'en Turquie, qui a riposté à des tirs de mortiers qui ont touché son territoire. Ankara, qui craint autant l'afflux de réfugiés que les répercussions d'une autonomie accrue des Kurdes de Syrie, s'est clairement engagée en faveur de la rébellion.

Dans ce contexte, Kofi Annan, l'émissaire conjoint des Nations unies et de la Ligue arabe, n'a pu que prendre acte de l'impossibilité à faire appliquer le cessez-le-feu qu'il avait annoncé, en décidant en août le retrait des observateurs déployés dans le pays.

AVENIR CHAOTIQUE

Empêtrés dans la crise économique, paralysés par le veto russo-chinois au Conseil de sécurité de l'Onu, les pays occidentaux ont multiplié pendant ce temps les réunions avec les "amis de la Syrie". D'abord à Tunis, puis à Istanbul, Paris, New-York et Marrakech, où 114 pays ont reconnu le 12 décembre la Coalition nationale syrienne (CNS) comme "seule représentante légitime du peuple syrien", malgré son peu de poids sur le terrain.

La Russie, qui dispose à Tartous de sa dernière base en Méditerranée, a reconnu pour la première fois le lendemain que la victoire de la rébellion était "envisageable". Un désaveu pour Bachar al Assad, alors que selon certains experts, des commandos russes surveilleraient les armes chimiques syriennes dont Washington et Londres disent craindre que le régime ne se prépare à les utiliser.

Selon des sources américaines et onusiennes, l'émissaire des Nations unies Lakhdar Brahimi, qui a succédé l'été dernier à Kofi Annan, pourrait se rendre prochainement à Damas pour transmettre à Bachar al Assad un "ultimatum "américano-russe exigeant son départ en exil et prévoyant la mise en place d'un gouvernement transitoire.

C'est dans ce contexte que le vice-président (sunnite) Farouk al-Chareh, ancien chef de la diplomatie de Hafez el-Assad et proche de l'Iran, a appelé à un accord avec les rebelles en vue d'une transition.

Une chute de Bachar al Assad pourrait redéfinir les alliances et les rapports de force au Proche-Orient. Si la classe politique israélienne ne semble pas l'avoir compris, dit Jean-Pierre Filiu, en continuant "à chercher contre l'avis de tous ses stratèges et universitaires des succès militaires qui se transforment invariablement en défaites politiques", comme en novembre à Gaza, d'autres pays tentent d'anticiper la nouvelle donne.

C'est le cas du Qatar, dont tous les observateurs relèvent qu'il joue à fond la carte des Frères musulmans, grâce à ses moyens financiers et à l'influence de la chaîne Al Jazira, ou de la Turquie, qui a obtenu de l'Otan le déploiement de missiles "Patriot" pour protéger sa frontière, malgré l'hostilité de Moscou et Téhéran.

Quant à l'Iran, qui a repris cette année du bout des lèvres les négociations avec les grandes puissances sur son programme nucléaire, il pourrait, selon certains analystes, se montrer plus enclin à accepter la main tendue des Etats-Unis s'il devait perdre son allié syrien. Surtout si le successeur du président Mahmoud Ahmadinejad, qui sera élu en juin, est un pragmatique.

Edité par Marc Angrand

Vous devez être membre pour ajouter des commentaires.
Devenez membre, ou connectez-vous.
  • baljo le jeudi 20 déc 2012 à 16:09

    En ce qui concerne l'Egypte je ne ferais pas état de la situation car ce n'est évidemment pas le même contexte et le même engagement médiatique. Les Frères musulmans sont là aussi à l'oeuvre, mais le consensus international occidental est beaucoup plus flou.

  • baljo le jeudi 20 déc 2012 à 15:50

    http://www.atlantico.fr/pepites/syrie-conflit-est-tres-mal-couvert-medias-selon-journaliste-britannique-581170.html

  • baljo le jeudi 20 déc 2012 à 15:49

    Tout ceci nous parait relever de la plus élémentaire lucidité. Une qualité professionnelle dont sont cependant dépourvus la majorité des collègues français, dont les « reportages », « analyses » et articles relèvent depuis le début de l’acte militant et de la propagande la plus grossière et la plus répétitive. Dans cette crise syrienne, le pays de Pulitzer – pourtant bien engagé contre la Syrie de Bachar – fait nettement mieux que celui de Théophraste Renaudot, Beaumarchais, Chateaubriand .

  • baljo le jeudi 20 déc 2012 à 15:48

    Elizabeth Kennedy ajoute que l’impasse diplomatique sert objectivement le pouvoir syrien, lui donnant une « certaine marge de manoeuvre » militaire. Peut-être bien mais, au fait, qui bloque le plus le processus diplomatique dans cette affaire ? Enfin, la journaliste pense que la montée en puissance des groupes radicaux type al-Nosra au sein de la rébellion « ruine les espoirs que l’Occident inverse le cours de la guerre civile en envoyant des armes lourdes à l’opposition« .

  • baljo le jeudi 20 déc 2012 à 15:47

    On va même dire que c’est une estimation a minima, le gouvernement disposant plutôt de dizaines de milliers d’hommes, d’un armement lourd. Et aussi, même si E. Kennedy ne semble pas l’évoquer, de l’appui d’une majorité de Syriens, pas vraiment tentés par le projet de califat et de chaos « porté » par les bandes armés islamo-ASL.

  • baljo le jeudi 20 déc 2012 à 15:46

    La reporter américaine, qui s’est rendue plusieurs fois en Syrie, estime qu’après plus de 20 mois d’un conflit de plus en plus disputé et sanglant, Bachar et son gouvernement sont loin d’être finis. Le président syrien peut en effet compter toujours sur « des milliers de troupes loyales et qu’il disopose d’un monopole de la puissance aérienne« .

  • baljo le jeudi 20 déc 2012 à 15:46

    Autre regard, même diagnostic, celui d’Elizabeth Kennedy, représentante à Beyrouth de l’Associated Press, l’illustre et vénérable agence de presse américaine, basée à New York. Elizabeth Kennedy a elle été couronnée par ses compatriotes et pairs pour son travail, recevant en août dernier le « Gramling Journalism Award« , décerné par la corporation.

  • baljo le jeudi 20 déc 2012 à 15:46

    ...exagèrent systématiquement la force et la popularité des rebelles.

  • baljo le jeudi 20 déc 2012 à 15:44

    ...les opinions occidentales par une propagande et un parti-pris des médias digne des pires moments de la Guerre froide ! Il rend le gouvernement syrien d’ailleurs responsable en partie de cet état de fait, son refus d’accepter la plupart – pas tous – des journalistes occidentaux sur son sol ayant permis aux rebelles d’exploiter ce vide médiatique. Peut-être, mais Cockburn se fait peut-être pas mal d’illusions sur l’honnêteté intellectuelle de nombre de ses confrères. Qui, constate Cockburn, ...

  • baljo le jeudi 20 déc 2012 à 15:43

    En ce qui concerne Homs, Cockburn assure donc que l’ensemble de la ville est sous le contrôle de l’armée, à l’exception notable de la Vieille ville, toujours infestée de rebelles.Le journaliste en conclut que certes le pouvoir est dans une situation militaire tendue, mais qu’il est encore très loin d’une défaite que seule une intervention étrangère, « improbable« , pourrait éventuellement obtenir. Et il explique ce décalage entre la réalité de terrain et la perception qu’en ont les ...